dimanche 28 décembre 2008

Old-Fashioned Pity

La peine est un sentiment démodé.
Personne n’apprécie que l’on ressente de la peine pour soi.
La peine est un phénomène solitaire. Inavouable. Si on a de la peine pour quelqu’un, on ne peut pas l’exprimer parce que la personne se vexe, se sent diminuée, minimisée. Il faut rentrer chez soi et ressentir sa peine en privé. C’est comme aller aux toilettes, on y va seule_ métaphore assez inélégante mais juste. Exprimer sincèrement notre peine pour les autres, revient au même qu’uriner au milieu de la rue. C’est antisocial.
Et c’est dommage parce que, bien réfléchie, la peine est quelque chose de très social. On n’a pas besoin de lire Rousseau ni d’aimer Bob Geldof pour comprendre que la compassion est le ciment de la solidarité. La peine approche les forts des faibles. La peine donne a qui a la santé_ l’argent ou n’importe quel bien, matériel ou pas_ la conscience de l’avoir et la conscience de pouvoir ne pas l’avoir.
En Irlande, lorsqu’on voit quelqu’un de misérable, on dit « There, but for the grace of God , go I », ce qui veut dire « Celui là pourrait être moi ».
Comme dans la vie rares sont les choses dont on mérite réellement, c’est bien de se rappeler que si ce n’était pas par un pur hasard génétique, on ne serait pas l'homme et la femme formidable que on est convaincu d’y être.
La conscience d’être un privilégié, c'est-à-dire, d’avoir eu plus de chance que les autres, est en fait un sentiment noble. Comme la peine.
Pourquoi la peine a-t-elle alors une connotation si dévalorisante ?
Aujourd’hui on vit dans une sorte de régime libéral où ceux qui s’en sortent se manifestent avec fierté et narcissisme. Il y a en France une tendance à l’auto-éloge, la ministre self-made woman qui proclame ses origines modestes, le génie de la fraude de la société général qui devient l’héros des medias, le super ambitieux président et sa jolie femme pseudo intello-mannequin-chanteuse gracieusement devenue première dame, non pas sans le soupçon d’être aussi ambitieuse que son hyperactif de mari. Regardez combien ils ont réussi, combien d’obstacles traversés, pour être aussi magnifiques…
Ce sont nos modèles contemporains de réussite.
Et puis il y en a plein d’autres ! D’autres catégories. Il suffit de regarder le taux d’audience des émissions de téléréalité qui pullulent comme des champignons nuisibles, d’un côté ceux qui exposent leur vie sans la moindre discrétion dans l’espoir grotesque de devenir célèbres, et ils y arrivent. D’un autre côté ceux qui regardent et envient les nouveaux gens célèbres. Car ceux qui ne s’en sortent pas n’ont droit à rien.
Dans cette ambiance individualiste, chacun est devenu responsable de son bonheur ou de son malheur. Ainsi ont vit dans une société cynique qui semble ignorer la pauvreté, le malheur de ceux qui vivent dans la rue, la tristesse de ceux qui n’ont pas eu de chance. Le fait de croire qu’individuellement on ne peut rien faire s’est généralisé et déculpabilise notre conscience. Celui qui vit dans la rue vit ainsi « parce qu’il le veut ». Pour se sentir mieux, on a même inventé le mythe du faux mendiant qui roule en BMW (il l’a laissé devant son hôtel particulier du 7e arrondissement !!). Et plus d’actions boursières le français détient, plus de billets de 500 euros sont cachés dans le manteau souillé du vagabond (le même mythe du vagabond milliardaire).
Alors on ignore les démunis, les handicapés de la vie, et même les enfants de gitans qui quémandent des pièces sur les Champs Elysées (parce qu’eux aussi ont beaucoup d’argent, ils mendient dans le seul but de s’enrichir encore plus pour acheter, peut être, une maison en Roumanie).
Et c’est ainsi les rapports de peine que nous cachons les uns des autres. Puisque personne n’est indemne à la souffrance, quelle qu’elle soit, les gens font tout pour fuir la peine. Ils ne regardent même pas. Et s’ils regardent, ils cherchent à ne pas voir. Et s’ils voient, ils rationalisent.

Mais heureusement que j’exagère. Heureusement que cette désinvolture misanthrope est hautement artificielle. Au fond, les gens ont de la vraie peine pour les autres. La compassion est un sentiment irrésistible, même s’il reste inavouable, même s'il se ressent en silence.
Ce qui a changé c’est la manière de traiter la peine. Avant on acceptait ce sentiment avec tout le déconfort qu’il provoque. La petite souffrance de ressentir la peine était une espèce de participation à la grande souffrance de l’autre. Le mot contrister est éminent parce qu’il donne l’impression d’être triste avec l’autre, d’accompagner la carence de l’autre.
Quand je suis triste à l’intérieur de mon cœur, je ne veux pas susciter de la peine. La peine de quelqu’un d’autre, même s’il s’agit d’un bref bouleversement, me dérange… mais, bien au fond de moi, elle me conforte également.
C’est notre manie moderne de souffrir seule_ « je ne veux pas que l’on me voit comme ça ».
Récemment, à travers une expérience bien triste, j’ai pu constater que partager sa peine, souffrir ensemble, est bien plus encourageant, plus facile à remonter vers le haut, plus simple à accepter sa souffrance. C’est ainsi qu’on dépasse le cap des tourmentes et qu'on devient plus fort.
Je pense que la peine me manque parfois, comme elle doit manquer à beaucoup d’autres gens. S’il n’y a pas quelqu’un pour avoir de la peine pour moi, quelqu’un pour souffrir avec moi, parce que je cache ma souffrance, alors j’ai tendance à avoir de la peine pour moi-même. Et l’auto-peine est bien moins salutaire.
La peine est un sentiment menacé, en risque d’extinction. Il y a beaucoup de courage, de joie, d’envie de « remonter le moral » des autres. Il n’y a rien de plus énervant lorsque on est triste que d’entendre quelqu’un dire « allez courage ! », avec un grand sourire affranchi. Parce que quand on est triste, on veut s’en sortir mais… pas tout de suite ! Pour pouvoir remonter le moral dans les meilleures conditions, on veut d’abord que l’autre descende un petit peu jusqu’à notre tristesse. Une bonne session de peine avec larmes et kleenex à volonté est la meilleure solution.
La compassion est une des passions nécessaires.

"A pity beyond all telling is hide in the heart of love"
Yeats

mardi 18 novembre 2008

Questions existentielles de différences

Les personnes sont toutes différentes.
Je me souviens, plus jeune, d’avoir entendu de mon père cette célèbre phrase « tous les hommes sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres ». En réalité, Georges Orwell parlait des animaux, dans Animal Farm, ce livre qui est une métaphore politique assez explicite entre la classe populaire, les cochons, et le dictateur, interprété par le fermier. Orwell et ses pensées s’appliquent avec justesse à l’espèce humaine.
Si parfois nous nous ressemblons et nous nous identifions avec untel ou untel individu, parfois j’ai aussi l’impression que nous sommes tous des étrangers et que nous vivons dans des mondes différents.
Je ne sais pas jusqu’où peut aller notre conscience d’identité. Marx disait que « ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. »
En dehors d’idéologies politiques, j’ai pris conscience que les gens, même quand ils vivent à côté les uns des autres, même quand ils nouent de grands liens d’amitiés entre eux, même quand ils éprouvent beaucoup d’empathie et qu’ils croient se ressembler, même après tout, ils vivent dans des mondes différents. Avec des perceptions différentes, croyances et usages très distincts. Ce qui semble normal à un, va scandaliser son voisin, ou encore pire, son ami. Evidemment, les règles de la bonne conduite et du politiquement correcte font que nous ne laissons que très peu transparaitre nos différences avec les autres. Ceux qui nous entourent.
Moi, parfois, je me retrouve offusquée par les rapports humains et les différences criantes qui ponctuent ces mêmes rapports.
Les dissimilitudes deviennent incontestables. Par exemple, quand un homme et une femme se marient, ils commencent une période d’adaptation qui se termine, pour presque 50% des français, en échec. Tout le monde connaît ou a connu un couple qui s’entendait à merveille, le ménage parfait, et puis un jour, va savoir pourquoi, ils se séparent. Je ne sais pas si tout ceci a un quelconque rapport avec leur existence sociale ou leur conscience ou leur vie commune.
Le problème n’est pas le mariage en soi. La difficulté, je crois _ même si chaque cas est un cas et loin de moi de prétendre à devenir psy_ est la différence entre un sentiment de bonheur et de partage qui semble éphémère, la compréhension, l’indulgence, la maturité, soit en bref, le caractère de chacune des personnes, et le temps et l’intimité que l’on partage avec une même personne, cela veux dire: même habitation, même lit, même salle de bain et ainsi de suite. Le problème est la différence entre les êtres. Des différences qui ne sont pas constantes ni figées mais qui évoluent avec le temps.
Tout en partageant une relation, deux amis prennent souvent deux chemins différents, deux amants aussi. Cela dit, souvent les gens sont plus complaisants avec leurs amis qu’avec leur propre famille. Mais c’est parce que avec les amis nous partageons uniquement ce que nous avons envie de partager.
Au contraire de la famille, les amis sont en option et nous ne sommes pas censés vivre à l’intérieur des mêmes murs si nous n’avons pas envie. Alors avec eux, nous sommes tellement plus tolérants. A l’inverse, avec la famille nous sommes obligés d’y être et de partager les moments moins drôles. Et il est moins facile d’accepter les petits, moyens et grands défauts des personnes qui nous entourent à longueur de temps. L’intimité est plus grande, la promiscuité arrive, la tension est plus forte, et quand la limite est atteinte_ quelle est donc la limite ?_ nous explosons avec colère.
Oui, c’est un secret de polichinelle mais c'est aussi une vérité d’une grande justesse.
Avec le temps, bien sûr, les différences peuvent s’atténuer, nous pouvons faire des concessions et il est possible d’apprendre à vivre bien avec les différences des autres et surtout à les accepter.
Quoi qu’il en soit, famille ou amis ou encore au delà, les rapports avec les autres ne sont jamais faciles, licites ou pas.
Nous terminons toujours par connaître les défauts les uns des autres et nous nous critiquons mutuellement. Avec politesse au départ. En se disant que ce ne sont que de critiques constructives ou de simples constats, cela permet peut être de duper notre prise de conscience.
La vie est si curieuse. Je passe beaucoup de temps à analyser les mots, les sentiments, le sens d’une phrase ou d’une attitude et même les expressions des gens que je côtoie. Je cherche l’ajustement entre le son de la voix, les gestes, la mimique et le discours des personnes que j’observe. Je cherche la vérité. Mais, finalement, cela a parfois si peu d’importance car parfois la cohérence n’existe pas, parfois nous disons et faisons de tas de choses qui n’ont aucun sens, parfois nous ne trouvons aucune rationalité dans les rapports humains. Parfois les mots et l’articulation de ces mêmes mots ne sont pas coordonnés. Parfois nous manquons cruellement d'authenticité. Et nous devons vivre avec les différences, les disparités, les incohérences.
Alors il vaut mieux s’abstenir de tout vouloir analyser et de se contenter de savoir que à notre âge nous sommes à la fois des adultes circonspects et des petites personnes immatures. C’est paradoxal mais la vie est ainsi faite.
En toute connaissance de cause je poursuis tout de même ma recherche de cohérence dans ce monde intérieur complexe et limité à la fois, qui est le mien.
Et comme je l’ai déjà dit avant, il y a tant de personnes qui souffrent de faim, de soif, de maladies, de catastrophes naturelles, de guerres et de mort, que mes questions existentielles, lorsqu’elles sont publiquement exhibées, c’est tellement petit et obscène.
Mais les lignes de mon histoire n’avancent que très doucement, en fait j’essaye de vivre en paix avec mes questions existentielles et le Monde. De vivre bien simplement.

dimanche 26 octobre 2008

Intimités

C’est un grand problème. Il m’est toujours plus facile d’écrire avec transparence et courage tout ce qui se passe dans ma tête et dans mon cœur. Je suis capable d’écrire tout ce que je ressens et ce que je ne ressens pas, mais j’ai une énorme difficulté à exprimer oralement mes sentiments les plus simples. Surtout avec les personnes qui sont plus proches de moi. Je suis toujours plus à l’aise avec les inconnus et les invisibles, mais je suis toujours mal avec ceux que j’aime. La retenue. La frustration de ne pas pouvoir tout dire. L’impossibilité de mettre en mots, de parler, ce dont je ne suis pas capable autrement que par écrit.
La présence physique d’une autre personne m’empêche de réagir, d’être émue, d’être autorisée à ressentir ce que je veux et ce que je me dois de ressentir. Il y a toujours une gêne qui me rend compliquée, instable, douce et amère à la fois, parfois factice.
La présence de l’autre m’apparait souvent comme une intrusion, une urgence, une obligation d’agir qui me paralyse, me rend hystérique, gênée, incapable de coordonner mes actions et mes paroles avec mes sentiments. C’est quand je me retrouve seule face à moi-même que je ressens ce que je voulais ressentir et je dis alors, en silence, ce que j’aurais voulu dire. Et je regrette certaines choses.
Quand j’écris je suis moi, complète, entière, vraie. Peut être pas la personne qu’on aime, celle que l’on croit connaitre. Mais c’est moi…

L'essence, l'amour et les autres

Moi je crois que l’essence de la vie c’est les autres et l’amour que nous avons pour eux. Mais notre époque persiste à vouloir prouver le contraire, par pure et simple sottise. Les gens sont fiers d’être devenus indépendants, individualistes, auto-suffisants, egocentriques, « uniques », solitaires, libres. Aujourd’hui l’autonomie est considérée comme une force.
On entend souvent « je m’en contrefiche de ce que les autres pensent », sans comprendre la terrible vanité de ce que ceci implique. Comment peut-on exister sans les autres ?
Moi je crois que pour avoir une notion du peu que l’on vaut, il suffit de soustraire à ce que l’on est, ce que l’on apprend, ce que l’on lit, ce que l’on vit avec les autres. Et regardez ce qu’il nous reste. Peu de chose. Seule, pratiquement personne n’est pratiquement rien. Et uniquement ensemble on peut être quelque chose.
La vérité c’est que nous devons beaucoup à qui a déjà donné, déjà dit, déjà écrit, déjà décédé. Et notre bonheur nous le devons aussi, non pas à nous-mêmes, mais à qui vit ou a déjà vécu au près de nous. Est-ce cela qui est si difficile à comprendre ?
Nous sommes nés dans un monde rempli de repères, de coutumes et de connaissances. Tout est déjà fait. Tout existe sans notre effort. Nous avons les livres, les histoires, les langues, les règles sociales, les technologies et cætera. Un bel héritage fait par les choses que les autres nous ont laissé.
Le peu de temps que nous vivons, nous travaillons et nous nous limitons à ajouter un point ou autre, plus ou moins important, à la somme qui existe déjà. Un jour on meurt. Et la mort est le prix que l’on paye pour le fait de vivre si facilement : par exemple, on n’a pas à inventer la langue qu’on parle, on n’est pas obligé d’établir et de négocier les règles avec lesquelles on vit.
Alors les autres sont la chance qui nous incombe ou le hasard qui nous arrive. Ils sont notre derniers recours et notre première obligation. Et le sentiment le plus important de tous dans la vie en société est la solidarité. Cela est l’essence de la société : l’amour pour les autres.
La misère des français est la misère de la France. Comment pouvons-nous prétendre d’être civilisés lorsque nous n’avons pas encore terminé avec la faim, avec l’insalubrité, avec l’analphabétisme ? Comment peut-on être indifférent face à une si lourde indigence.
La guerre politique n’est pas entre la gauche et la droite_ c’est entre les individualistes et les collectivistes. C’est entre celui qui pense à soi en premier et celui qui pense d’abord aux autres. Les libéraux de droite et de gauche (ce qui englobe tous les partis politiques) finissent par perpétuer le système. Dans un système qui se nourrit du déséquilibre entre faibles et puissants, pauvres et riches, le libéralisme est le meilleur et le plus pervers mécanisme de manutention.
Mais je ne veux pas parler de politique, ni de pauvreté dans le monde. Ce que je veux dire c’est que même si j’accepte l’injustice du monde et de la vie, parce que je la trouve insoluble, personne ne devrait la transformer en source idéologique. J’aimerais que personne ne se sente petite ou humiliée mais j’aimerais aussi que chacun d’entre nous se sente concerné par l’iniquité. Au contraire de l’individualiste qui dira « chacun pour soi » ou « que le meilleur gagne », le conservateur dira plutôt « nous sommes tous dans le même bateau » et « l’important n’est pas de gagner ou de perdre, mais de jouer ».
On ne peut pas se permettre d’être vaniteux, ni narcissique, ni égoïste. Entre ce que nous avons et ce qu’on nous donne, il semblerait qu’il n’y a pas de choix possible. Mais c’est faux ! Ce que nous avons, nous devons donner parce que c’est à travers le don que nous justifions_ que nous rendons juste_ ce que nous avons. L’architecte, l’écrivain, le musicien, l’amant_ chacun se réalise et se satisfait clairement lorsqu’il dessine, qu’il écrit, qu’il joue, qu’il aime. C’est pour tout cela que les autres sont notre principale raison de vivre. Les suivre et les servir, pour des questions de savoir et de sentiment, c’est notre plus grande opportunité.
Bien sûr qu’il est possible de vivre sans aimer, d’autres alternatives se présentent toujours. C’est simple. Mais sans amour et sans aimer, l’homme se laisse déprotéger et la vie finit par le tuer.

"Quand tu donnes tu perçois plus que tu ne donnes, car tu n'étais rien et tu deviens."
Antoine de Saint-Exupéry

L’amour c’est ce qui nous reste lorsque le cœur est fatigué. Lorsque la pensée est épuisée et les sens se laissent endormir, l’amour nous réveille pour nous rattraper. L’amour est comme un piège. On se réveille au milieu de la nuit. Au travail on se souvient soudainement. L’amour est comme une âme, notre lien avec les autres. Un lien qu’on ne peut pas supprimer.
Puis j’avouer une vérité ? Ma plus grande qualité est mon amour, ma famille, mes amis, mes collègues, mon pays. Ce sont mes ancêtres, les exemples qu’ils m’ont donné, ce sont mes livres.
Ma plus grande qualité est de dépendre des autres, de me soucier de ce qu’ils pensent, d’être influencée par ce qu’ils disent. Moi seule, je ne suis pratiquement personne. Je ne suis qu’une. Et les autres sont quasiment tout. Sont quasiment tous. Ma plus grande qualité est de ne pas vouloir, de savoir que je ne peux pas, m’en sortir toute seule. Ma plus grande inquiétude est de les connaître, de les servir, de les conserver, de les mériter, les gens que j’aime.
L’essence de la vie est à l’extérieur de soi-même. C’est dans les autres, tous ensemble, chacun à sa place, chacun à son époque, sans me demander comment. La voici l'essence de ma vie : ma plus grande qualité ce sont les autres. L'amour que j'ai pour eux.

"Je ne connais qu'un seul devoir, et c'est celui d'aimer."

Albert Camus

vendredi 3 octobre 2008

La vérité triviale et simplifiée du Bon et du Mauvais

Je pense qu’avant il était plus facile de distinguer le bien du mal. On était plus capable de dire « ceci est bien et cela est mal » et voilà, c’était tout.
Le manichéisme, doctrine philosophique dualiste qui divise le Monde entre le bien, ou Dieu, et le mal, ou le Diable, avait au moins la vertu d’être simple.
La modernisation est bien plus sophistiquée : aujourd’hui « ceci est bien ou bon parce que j’aime et cela est mal ou mauvais parce que je n’aime pas ». Introduisant le goût et l’autorité de l’individu, le bien et le mal ont perdu, pour ainsi dire, leur notion dans l’absolu.
Dans l’époque postmoderne, qui a commencé plus tôt que l’on croit, le Bien et le Mal sont des représentations ringardes : « je m’en contrefiche de savoir si ceci est bien ou mal, l’important c’est que ceci me plait ».
Je vais essayer de mieux exprimer mon idée.
La vérité est toujours compliquée, ou la vérité est que tout est toujours très compliqué. Et dans notre époque, on s’adonne trop facilement à la simplicité : « j’aime ou je n’aime pas »; « Art ou Commerce »; « Grand ou Petit ». Pour simplifier, les gens organisent leur vie verticalement avec l’Art en haut et le Commerce en bas, comme le poète au dessus de la femme de ménage, l’architecte au dessus du charpentier, le journal au dessus du magasine _ mais la vérité est bien plus compliquée.
En fait, la vérité est horizontale. Ce qui est réellement important n’est pas de savoir ce que l’on fait, mais le résultat de ce que l’on fait. Le monde ne se divise pas en « supérieur » ou « inférieur », ni en « qualité » ou « quantité », ni en « art » ou « commerce ». Analysons-le, le monde se divise en Bon et en Mauvais.
Je veux dire qu’un bon architecte se ressemble plus avec un bon charpentier qu’avec un mauvais architecte. Soyons extrêmes, est ce que nous admirons plus un bon vendeur ou un mauvais écrivain ? Une bonne femme de ménage ou un mauvais politicien ? Avons-nous plus besoin d’un bon fer à repasser ou d’un mauvais poème ? Au lieu de donner des ailes à notre snobisme, d’accorder une importance démesurée au nom, au titre, au diplôme, à l’école ou à l’apparence, nous devrions être plus sincères.
Mais ce n’est pas si simple.
Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte dans la perception et le jugement de l'individu. La vérité c’est que c’est plus rare, certainement, et plus difficile, probablement, d’écrire un beau livre que de construire une belle chaise. En contrepartie, il est plus difficile d’être un mauvais écrivain que d’être une mauvaise femme de ménage.
Un beau livre offre plus de plaisir et à plus de personnes, durant plus longtemps, qu’une belle chaise. Mais c’est encore compliqué.
La complication est toujours vraie et la vérité est toujours compliquée. Même dans cette phrase, la formulation est faussement simple. Cela dépend de l’interprétation du lecteur.
Par exemple, « l’âge » est un autre facteur. Une belle chaise moderne, venant d’être conçue, qui apparaît dans un magasine de mode italien, peut donner plus envie, exciter plus, qu’un vieux livre que l’on connaît, que tout le monde a lu. C'est-à-dire que tout ce qui est très récent, même si c’est mauvais, est forcément « bon ».
Parallèlement, tout ce qui est très vieux, qui survit, qui reste comme un anachronisme ou qui a une signification de style, qui se voit avec curiosité_ même quand c’est mauvais_ c’est également « bon » : n’importe quelle chaise avec 500 ans, même bancal, parait toujours meilleure qu’une chaise récente.
La nouveauté et l’antiquité, comme la rareté et l’ubiquité, comme la facilité et la difficulté, influencent notre jugement du « bien » et du « mal ». Mais cela ne signifie pas que toute valeur est relative. Ça ne l’est pas ! Le bien et le mal, le bon et le mauvais, peuvent se distinguer.
Supposons qu'on ne doit pas être snob ou arrogant, on doit savoir distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais, soit parce que les catégories sont définies et on les connait (conception traditionnelle), soit parce on est érudit et innovateur (conception élitiste), soit parce qu’on s’en contrefiche (conception postmoderne). Et on doit aussi apprendre à compliquer les choses.
On doit reconnaître, par exemple, qu’il y a des belles choses qu’on n’aime pas. Je n’aime pas les films de Pedro Almodovar mais je sais reconnaître que, certains, ce sont des bons films. Je n’aime pas non plus les films de Michael Bay, mais je sais qu’ils ne sont pas bons. Cela veut dire que j’ai autant envie de regarder un film de Pedro Almodovar qu’un film de Michael Bay : zéro envie. Mais dans le cas d’Almodovar, c’est de ma faute. Dans le cas de Bay, c’est de sa faute à lui.
Est-ce pour ce que disent les autres ? Certainement. Les autres, les critiques, les experts, disent qu’Almodovar est bon. Ils ont beaucoup plus de crédibilité que moi ! Moi je ne suis pas une spécialiste de cinéma.
Etre moderne c’est aussi de dire la vérité : « ceci est mauvais mais moi, j’aime ». Par exemple, moi j’ai une fascination par les films d’horreur, par les livres de Stephen King aussi. Pendant très longtemps, j’ai essayé de me convaincre qu’il y avait des raisons élémentaires et profondes pour cela. Mais il n’y en a pas.
Etre moderne c’est aussi reconnaître que chacun d'entre nous est un bon et un mauvais critique. Si je préfère un mauvais film « spirits » au meilleur d’Almodovar, il est plus simple de croire qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en moi. La raison pour laquelle je n’aime pas Almodovar est très mesquine : c’est parce que ses films sont lents et ennuyeux et, en plus, en espagnol.
Dans le cas de Bay, qu’il me pardonne l’insistance, il n’est ni lent, ni ennuyeux. Il est même très professionnel. Sauf qu’il est mauvais. Etre mauvais, pour moi, c’est de ne pas pouvoir montrer quelque chose que l’on puisse admirer avec envie et plaisir. Les films de Michael Bay ne me suscitent aucun commentaire, à peine des souvenirs.
Et, croyez moi, je pourrais continuer indéfiniment à comparer, à distinguer, les écrivains et les livres, les journaux et les journalistes, les musiciens et les architectes, et le débat serait très vaste.
Mais j'arrive à la dernière vérité triviale.
Au-delà de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal, il y a aussi la question de ce qui est « à moi » et de ce qui appartient « aux autres ». Le fait que quelque chose est à moi ne m’oblige pas à dire qu’elle est bien, ne m’oblige pas non plus à l’aimer. Je peux avoir un frère ou une cousine que, je reconnais, sont mauvais, mais parce que c’est mon frère ou ma cousine, j’ai l’obligation de les défendre. Pourquoi ? Parce que qui d’autre va pouvoir le faire ?
Par rapport à ce que nous appartient_ notre amoureux, notre famille, nos amis, notre pays_ notre obligation d’aimer est vraie. Ce n’est pas de la stupidité, c’est du bon devoir.
Exemple extrême: si tous les cinéastes français devraient disparaître dans un accident d’avion, le monde du cinéma survivrait certainement. Mais le peuple français, très péniblement.
Dans la question du Bon et du Mauvais, il faut savoir que 98 % de tout_ films, livres, pays_ est mauvais ou très mauvais. Un peu comme dans la vie. Au contraire de ce qui crient les publicistes, ceux qui conseillent des livres et des films à tort et à travers, la plupart des œuvres sont_ quand celles-ci sont comparées aux plus grand œuvres_ en dessous du dessous du niveau d’exigence.
Mais je conseille à chacun d’être moderne, en restant compliqué, d’être sincère, en restant loyal, de penser horizontalement (mien/ tien, bien/ mal, j’aime/ je n’aime pas) avant de penser verticalement (supérieur/ inférieur, qualité/ quantité, art/ commerce). On peut alors tout faire, tout dire, parce que ce n’est pas grave. Cela peut ne pas faire de bien, mais cela ne fera pas de mal non plus. Laissons notre instinct guider notre propre goût.

« Parmi toutes les variétés de l’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente. »
Friedrich Nietzsche, extrait de Par-delà le bien et le mal

samedi 20 septembre 2008

Si Dieu existe...

J’ai récemment lu ce livre simple, cocasse et émouvant qui s’intitule « Dieu est un pote à moi », de Cyril Massarotto. C’est ce thème qui a inspiré ma réflexion d’aujourd’hui. Voici encore une fois, mes pensées étalées…
J’avoue. 
En tant que catholique, ayant reçu une éducation religieuse et ayant acquis une culture plutôt athéiste, j’ai parfois un peu de mal à croire en Dieu. Pourtant je refuse d’être agnostique, je veux croire en Dieu, cela me fait mal de ne pas y croire. Hors de question de ressembler aux intellectuelles rationalistes et scientifiques qui se contentent de croire en ce qu’ils savent, car je ne suis pas fière de douter de la divinité spirituelle. Je n’ai pas honte non plus de douter de Dieu, mais j’ai beaucoup de peine... Et je ne le dis jamais. 
Sans Dieu, la vie devient aléatoire et trop insignifiante. Et encore moins facile à comprendre. C’est aberrant de dire que si Dieu existe vraiment, il ne devrait pas avoir tant de malheur et de misère dans le monde, tant de pauvreté, d'injustice et de tristesse, tant de choses impossibles d’expliquer ! C’est justement parce que la vie est si dépourvue de sens, parce qu’elle est si incomplète, si imparfaite, que Dieu doit exister. La foi n’est pas simplement une forme de confort, une espèce de soulagement, d'apaisement. La foi est une façon d’accepter. C’est la plus belle déresponsabilisation du monde. C’est une façon de ne pas demander des explications à la vie. D’accepter les questions sans réponse. 
Dieu existe parce que l’Homme seul ne peut pas exister. Dieu existe parce que l’Art seule n’est pas suffisante. Dieu existe parce que la Science seule n’est pas suffisante. Dieu existe parce que l’Amour seul n’est pas suffisant. Dieu existe parce que l’Homme seul est plus mauvais, plus sombre, et plus seul. Dieu existe.
Mais comment peut on avoir la certitude et la foi sincère ?
Je détesterais me transformer en un de ces opportunistes qui deviennent croyants, conscients des portes du paradis la clé en main, seulement quand ils se trouvent devant les portes de la mort. Je détesterais profiter d'une situation de connivence. Attention, nuance, je ne doute pas que le fait de se convertir tardivement peut survenir d'une foi sincère... Je veux seulement être un peu plus ponctuelle.
Ce que je veux dire c’est que je détesterais que la foi me surprenne soudainement, motivée par une expérience insolite_ une tragédie personnelle, une vision ou une rencontre spéciale. D’ailleurs, les rencontres et les effets spéciaux me terrorisent. La science fiction est une chose. La religion est une autre. Je veux que ma foi soit tranquille et discrète. J’ai peur des mysticismes et des miracles. Si possible, je veux que ma foi soit timide et civilisée, et encore qu’elle ne dérange pas les autres, surtout les non croyants. Que ce soit bien clair: je respecte les croyances et les non croyances de chacun. La foi ne doit pas être une qualité qui attribue plus de valeur à ceux qui l’ont. Ce n’est pas comme un synonyme de statut social, une ferrari ou un pass navigo, non.. La foi peut être un moyen de transport vers les chemins du paradis, mais un moyen auquel tout le monde peut y avoir accès... Volontairement.

Je ne crois pas que la foi en Dieu puisse me rendre plus heureuse ou solutionner mes problèmes. J’attends simplement qu’elle m’aide à accepter les dilemmes que je ne peux ni résoudre ni comprendre. Les spécificités lourdes de la vie que tout le monde connaît : la mort et tout le reste. Je n’attends pas que la foi soulage la tristesse que les fatalités provoquent. J’attends que la foi me permette d’être moins perplexe, moins révoltée devant les injustices de la vie et de la mort. Je précise également que je ne veux pas non plus d’une foi incertaine. Il n'est pas question pour moi d’avoir un Dieu pluraliste et démocrate. Je veux un Dieu unique et dictateur. Pas de désordre. Je ne suis pas à la recherche de religiosités indéfinies. Et je sais bien que ces choses ne se choisissent pas mais j’aimerais plutôt être une catholique pratiquante et dévote, pas dogmatique pour autant, plutôt à la manière de Marie Madeleine, si je peux me permettre. Je veux pouvoir pêcher, pouvoir être punie, et ensuite pouvoir être pardonnée. Et après pouvoir recommencer.
J'aimerais aussi pouvoir prier à ma façon, c’est tellement plus simple d'avoir une relation privilégiée avec Dieu. Mais Dieu n'est pas "un pote" à moi, alors pourquoi avoir la prétention de demander une ligne directe?! Je veux respecter l’Eglise Catholique, accepter de me soumettre à Dieu par l'intermédaire des prêtres. Je veux aller à la messe, le moins possible mais y aller quand même. 
Quand j’étais enfant, lorsque le prêtre élevait la voix je pensais qu’il s’adressait à moi, qu’il me grondait, qu’il voyait à travers moi et qu'il savait que j’avais péché. Encore aujourd'hui, je me crois transparente. Je veux donc connaître tout le catalogue des péchés et connaître le prix de chacun. Petite fille, je croyais en quelque chose. J’étais convaincue, par exemple, que l’ange gardien existait, qu’il restait éveillé toute la nuit à mes côtés. Même si je ne comprenais pas bien le sens de la Sainte Trinité, j’avais une énorme et sincère fascination par le Saint Esprit. Je le dis sans dramatisme. Je veux reprendre la foi un peu perdue. Il n’y a rien d’héroïque ou de pathétique dans ma volonté, enfin, je crois. Je ne veux pas d'une foi aveugle, mais d'une foi déterminée. Sans Dieu la vie est trop foncière. Vivre sans croire c’est comme avoir des ailes et ne pas pouvoir voler.

Et pendant que la foi fait son chemin, je veux croire que je peux encore y croire. Il y a peut être un état intermédiaire, entre le désespoir de la non croyance et la croyance elle-même. Un état d’attente. Un état d’incertitude accompagné d’espoir. Après analyse, on se rend vite compte qu’on n’a pas besoin de tragédie pour reconnaître que lorsqu’on n’a pas la foi dans l’âme, on a un trou à la place. Un vide. 
Et je peux aussi me dire qu’il y a tant de personnes dans ce monde qui souffrent de faim, de maladies, de catastrophes naturelles, de guerres, des personnes qui meurent, que nos questions existentielles, lorsqu’elles sont publiquement exhibées, c’est tellement petit et obscène.

dimanche 31 août 2008

Ce qui reste du bonheur

Quand j’étais plus jeune, je pensais souvent à ce qu’il me manquait pour être heureuse.
Aujourd’hui, à l’approche de la quarantaine, j’ai comme un sentiment d’accomplissement nostalgique. Je commence maintenant à penser à ce que j’ai fait et à ce que j’ai perdu.
J’ai eu beaucoup de chance. Dans la mesure du possible, j’étais une enfant et une adulte heureuse. J’ai été aimée par les gens que j’ai aussi aimés. J’ai vécu une enfance formidable. Des parents, des frères, des amis, des enfants merveilleux. Toute ma vie, je n’ai jamais passé deux jours de suite d’ennui ou de solitude. J’ai lu et j’ai étudié, j’ai voyagé et j’ai écrit comme je l’ai pu et comme j’en ai eu envie. Je n’ai pas toujours fait ce que j’ai voulu, mais presque.
Et les moments plus difficiles, les frustrations souffertes, les choses que je n’ai pas pu obtenir, ce n’était pas du temps perdu. Les échecs, les erreurs et les expériences douloureuses m’ont fait grandir et devenir plus forte. Plus coriace.

« Il a des moments où il faut choisir entre vivre sa propre vie pleinement, entièrement, complètement, ou traîner l'existence dégradante, creuse et fausse que le monde, dans son hypocrisie, nous impose. »
Oscar Wilde

Si c’est ainsi, pourquoi est ce que je me sens triste ?
Peut être parce que quand on est un enfant et un adulte heureux, l’espoir dans l’avenir nous désenchante. C’est le vertige du trapéziste qui attend son premier faux pas, au bord du précipice, devant trois mille personnes… Et après ?
Un passé trop bon peut empoisonner le futur. On s’attend au pire après _ un jour les personnes arrêtent de me croire ; un jour elles vont perdre la patience avec moi ; elles arrêtent de m’aimer. Et je perdrais l'accès au bonheur.
Quand on a été heureux trop tôt, on vit avec l’obsession qu’il faut maintenir cette même forme de vie. On vit fébrilement, avec la méfiance, la presque certitude que le temps passe et la vie ne va pas continuer en s’améliorant. Le beau temps donnera lieu aux grosses tempêtes.
Dans l’amour c’est pareil. On vit en l’attendant et quand on l’a finalement trouvé, on a peur de le perdre. Et après l’avoir perdu, il n’y a plus rien à attendre. Continuer c’est sans espoir. Ou presque.
Les gens devraient trouver le grand amour à un âge très avancé, déjà vieux. Il vaut toujours mieux vivre avant le bonheur qu’après l’avoir eu et l’avoir perdu, le bonheur.
C’est celle-ci ma crise de la quarantaine. Je suis au milieu de ma vie et soudainement je découvre que la vie, en générale, est très mal organisée. Comme me disait un jour quelqu’un, on devrait naitre à 80 ans et grandir en perdant son âge. La petite enfance viendrait juste avant de mourir. Et alors on pourrait mourir heureux.

« En apparence, la vie n'a aucun sens, et pourtant, il est impossible qu'il n'y en ait pas un ! »
Albert Einstein

Je n’ai pas peur de vieillir. De devenir une vieille femme grincheuse et excentrique. De lire des livres du XVI siècle et de m’entretenir peut être avec des doses de morphine pour soulager l’arthrite… Mais je ne suis pas prête à avoir quarante, ni cinquante ans. J’ai peur de devenir rébarbative et répressive et de manquer de tolérance. J’ai peur de me répéter. J’ai peur d’oublier. Et j’ai peur de ne plus jamais pouvoir m’habiller en jeans et baskets, et de ne pas le savoir. Parce que personne ne me le dira.
C’est pour tout cela que, même si beaucoup reste à faire _ éclaircir quelques dilemmes, comprendre les choses qui sont restées sans réponse, écrire un livre, aider les démunis, poursuivre le chemin du bonheur avec ceux que j'aime tant, percer le mystère de l’amour _ même s’il me reste encore du temps… je peux, je pourrais, accepter la mort.
Quand je regarde ma vie, je vois une variété de personnes, de livres, d’expériences, d’endroits, de feuilles écrites, de photos, tant de photos, qu’il me semble presque avoir déjà vécu une vie entière. Non, je n’ai rien fait d’exceptionnel mais je n’ai pas de regrets. Au fond de moi, je sais que je ne peux pas me plaindre.

« La vie est une pièce de théâtre : ce qui compte ce n’est pas qu’elle dure longtemps mais qu’elle soit bien jouée. »
Sénèque

Quand j’imagine la mort, je pense à une sorte de délivrance, comme un soulagement, un dernier soupir, de pouvoir laisser les choses comme elles sont. J’aimerai mourir heureuse, ou plutôt très heureuse. Cela doit être bien plus facile que d’attendre la déchéance.
L’alternative, la plus courante, est celle de mourir déjà très loin, très très loin du bonheur. La mémoire très fatiguée pour garder près du cœur les plus beaux moments de la vie, le bonheur frais, dans ce cœur qui est plus vieux, dans un environnement qui est moins propice.
Et cette mort doit être triste.
Ce serait bien de mourir juste après être tombé amoureux, ou juste après un repas arrosé et une excellente soirée avec ses amis, en plein milieu du bonheur, dans une voiture toute neuve, à 200 Km/h, dans une route et un pays que l’on reconnaît encore. Heureux et avec la mémoire intacte.
Mais je ne suis pas partisane du suicide. Le suicide est égoïste, lâche et n’est pas la solution. Dans le suicide, j’ai toujours eu horreur du mépris démontré par les autres, pour ceux qui restent, pour ceux qui pleurent et culpabilisent. La seule solution digne à la mort est dans la façon de vivre la vie. Vivre chaque jour comme si c’était le dernier et se féliciter de chaque jour en plus, comme si on ne le méritait pas. C’est le seul suicide presque décent.

« Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent. C’est tout »
Oscar Wilde

Peut être que tout ce dont je parle ne vous parle pas trop.
Ce n’est que la tristesse de qui arrive à la quarantaine.
Quand j’étais jeune, je pensais que la crise de la quarantaine était une prise de conscience dans le sens inverse. Les gens se rendaient compte des opportunités perdues, des promesses à accomplir. Ils comprenaient finalement qu’ils ne deviendraient pas de célèbres chirurgiens plastiques ou de maîtres nageurs à Malibu.
Et en fait ce n’est rien de tout cela ! La crise s’alimente plus de ce que l’on a vécu, que de ce que l’on n’a jamais fait. C’est plus en rapport avec une accumulation insupportable de nostalgies, qu’avec une restriction drastique d’espoir. Ce qui fait vraiment mal n’est pas de désirer et d’avoir désiré _ c’est d’avoir eu et de ne plus avoir, ou de l’avoir encore, mais de savoir que cela va se terminer.
C’est pessimiste. Ou réaliste. Les opinions divergent car les sentiments aussi.
C’est ici, au milieu de ma vie, parce que je n’ai pas perdu la capacité d’aimer, mes amis sont autour, ma famille encore en vie ; c’est ici, au centre de mon existence, encore à mi-chemin de la vieillesse et de la disgrâce, avant mon heure, avant celle de ceux que j’aime, que je pourrais accepter de mourir.
Le grand problème de la vie n’est pas la vie en soi. C’est le temps. C’est le temps qui reste. Le problème de la vie c’est ce qui reste du bonheur.

« Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. »
Marcel Proust

jeudi 14 août 2008

Les têtes sans visage

Aujourd’hui j’ai cette envie de parler de l’énervement, de cette irritation qui déclenche le stress. J’en suis victime en ce moment, mais qui ne l’est pas, qui ne l’a jamais été ?
Si nous comptabilisons toutes les passions de la vie, tous les amours et les haines vécus, toutes les peurs et commotions subis, les moments de terreur et d’espoir, les crises d’anxiété et de tendresse, la violence des désirs de toutes sortes, et si nous regroupons toutes ces sensations en une seule et unique émotion, ce ne serait rien comparé au poids brutal de l’énervement.
Disons qu’on tombe amoureux une fois dans la vie, on haï deux fois et on en souffre une grande peine trois fois... Et bien on s’énerve au moins dix fois par jours. C’est vrai !
On peut divorcer, être licencié, être trompé par son ou sa meilleur(e) ami(e), mais tout ceci est très rare et reste exceptionnel. Alors que l’énervement, lui, est sans doute la principale cause de stress de notre existence. On passe beaucoup plus de temps et on dépense beaucoup plus d’énergie à s’énerver qu’avec n’importe quel autre état d’esprit.
Et ce sont souvent des petits détails du quotidien qui suffisent à nous taper sur les nerfs _ ces mêmes détails que détachés du contexte ne signifient pas grande chose. C’est la voisine du dessus qui marche sur le parquet avec ses petits talons, lorsqu’on essaye de s’endormir ; c’est le collègue du travail qui n’arrête pas de renifler, lorsqu’on essaye de se concentrer ; c’est le gamin au restaurant qui tape le rebord de son assiette avec une fourchette, lorsqu’on a envie de diner tranquille ; c’est le mari qui laisse trainer ses chaussettes dans le salon, c’est la manie de laisser la brique de lait vide dans le réfrigérateur, c’est pour ces raisons, sans raisons, et beaucoup d’autres encore qu’on s’énerve.
Les gens stressent. Et les gens ont raison !
Remarquez que ce sont souvent les personnes qui se trouvent devant nous qui nous énervent le plus. Dans les bouchons sur la route, dans les queues à la caisse des supermarchés ou de la poste, au cinéma derrière cette énorme tête qui nous empêche de voir. Ce sont aussi les gens qui prennent le temps qui nous agacent. Ceux qui mettent trois heures pour sortir le porte monnaie devant la caisse, ceux qui insistent à payer avec un chèque le kilo de tomates et l’emballage de liquide vaisselle, ceux qui ont un temps de réaction au feu vert d’environ 240 secondes, ceux qui bougent dans leur chaise et craquent des bonbons au moment de la scène la plus dramatique du film, ceux qui monopolisent pendant des heures l’agent du bureau de poste, lorsque il n’y a que deux agents et que la queue va au-delà des portes d’entrée. Et il y a encore ceux qui oublient de prendre une douche avant de prendre le métro, les naturalistes ou simplement les crasseux, et qui insistent à se frotter contre ceux qui n’ont pas oublié. Et il y a tant d'autres...
Mais quel est l’objet physique sur lequel se concentrent nos nerfs ? La cible de notre regard haineux ?
C’est la tête !
La tête du gars au cinéma qui nous empêche de regarder la totalité de l’écran. La tête de la nana qui conduit sa Twingo vert salade, comme si elle suivait un cortège funèbre. C’est dans la tête de l'autre qui se posent tous nos nerfs. Cette tête agaçante, insolente, indifférente à notre stress.
Si tous les êtres humains pouvaient avoir un permis de port d’arme, je parie que le taux d’homicides serait multiplié par quatre. Surtout dans le trafique de la route. Surtout avec des balles dans la tête, bien placées, calibre 45, dans le 14e, du côté de la porte d’Orléans, ou même sur le boulevard périphérique, ou même ailleurs.
C’est la tête sans visage. La tête qui est la principale responsable du stress. La tête qui est la cause du succès des ventes de lexomil et d’autres du genre. La tête, oui.
Si vous voulez trouver la racine de l’aliénation sociale contemporaine, cherchez la tête !
;-)

lundi 28 juillet 2008

L'art d'oublier

Ce sont des prédestinations cruelles de la vie : les gens meurent, les amours finissent. Oui mais quand on y est, concrètement, comment oublie t’on un amour qui s'en va?
Quand quelqu’un que l’on aime part, quand quelqu’un que l’on aime meurt, comment fait-on pour rester et vivre ? Comment fait-on pour oublier ?
Doucement, m’a dit un ami. Il faut oublier doucement. Si l’on essaye d’oublier très vite, on peut perdre son amour propre. Comment ? On peut faire les plus gros scandales, dire des tas de grossièretés, faire semblant de mépriser la personne que l’on porte dans son cœur, mais on ne peut pas l’oublier soudainement. Elle ne quitte pas notre coeur avec un tour de magie. Cette idiote !!!
Alors il faut tenir bon. On n’en a pas envie mais c’est nécessaire.
Le premier pas vers la guérison est d’accepter qu’on est malade et qu’on a mal. Mais qui de nos jours supporte la douleur ? On prend des cachets pour les maux de tête, les rages de dents, quand on est barbouillé. Et que fait-on pour les maux de cœur ? Personne ne supporte d’être triste. Alors, on prend des conseils et des médicaments. On recherche des alternatives, des plans B. Mais la tristesse ne passe que lorsque on s'attriste. On ne peut pas oublier quelqu’un sans terminer de se ressouvenir de lui. Et si on veut éviter le deuil _ chose à SURTOUT ne pas faire _ on finit par le prolonger dans le temps.
Le manque de l’autre est une douleur qui ne peut passer qu’après avoir eu vraiment très, très mal. C’est une douleur qu’il faut, tout d’abord, accepter, sans chercher à comprendre.
Il faut accepter l’amour et la mort, la séparation et la tristesse. Il faut aussi accepter l’incohérence, l’injustice et le fait que certaines situations n’ont pas de solution. Combien de problèmes dans ce monde seraient moins lourds s’ils avaient simplement le poids qu’ils ont en soi, c'est-à-dire, si l’on acceptait qu’ils n’aient pas de solution.
On dit aussi que pour oublier il faut s’occuper l’esprit, s’amuser plus, flirter un peu _ ATTENTION _ plus on arrive à fuir, plus on aura à affronter plus tard. Tout s’accumule dans l’âme, en attendant que l’on revienne.
L’art d’oublier, je le certifie du haut de mes humbles connaissances, n’existe pas.
Les moments d’oubli réussis avec effort, en se servant des amis, des verres, des lits des autres, des rigolades, des livres, se paient plus tard, et en double, par des douloureux souvenirs. Pour oublier quelqu’un, il faut laisser courir le cœur, de souvenir en souvenir, avec cette souffrance constante, le regret de la personne perdue pour toujours, dans l’espoir, dans l’attente, que le cœur se fatigue.
Les personnes ne devraient jamais mourir, jamais arrêter de s’aimer, ni se séparer, ni avoir à oublier. Mais il est nécessaire d’accepter. Il est nécessaire de souffrir. De pleurer. De crier, de se frapper la tête contre les murs, de ne pas comprendre… et d’accepter.
Il y a de la grandeur dans la souffrance. Souffrir c’est aussi respecter l’importance, concéder de la taille, à un grand amour. Au milieu du tourbillon de sentiments perturbateurs de manque, de rage, de ressentiment, de rancune, de nostalgie _ on doit trouver la racine de cet amour. Et les plus beaux souvenirs.
Pourquoi est ce toujours dans les moments plus tristes ou plus heureux que l’on ressent le manque des personnes que l’on aime ? Dans la tristesse on a besoin des gens aimés et dans le bonheur on ressent le regret, une sorte de culpabilité, de ne pas pouvoir le partager avec eux.
Et dans toutes ces divagations, reste toujours la question: quand la douleur s’en va t'elle ? Comment oublier ?
Il n'y a pas d'art d'oublier.
Se jeter rapidement dans les bras de qui que ce soit est une réaction naturelle, mais ne sert à rien. On peut trouver des tas de raisons et des tas de maniéres de détester ceux qu’on a aimé, on peut se venger, disparaître, les tromper avec d’autres, mais tout ceci n’a aucun mal. Ni aucun bien. Tout ceci ne sert que à créer plus de frustrations, de manques contrariés. Pour oublier une personne qu’on a vraiment aimé, il n’y a pas de voies rapides, il n’y a pas de suppléants, pas de calmants, ni d’île dans les caraïbes _ seules la mémoire, la douleur, la temporisation, la patience. Ensemble.
Il faut du temps pour oublier, du temps et de la douleur.
Car ceux qu’on a aimé sincèrement, ceux qui sont partis, qui nous laissent les mains vides et le cœur plein de souvenirs, ceux là, il se peut que même avec la souffrance, le temps, la patience, beaucoup de bonne volonté, il se peut que l’on n’oublie pas. Pas même un peu.
...
Et que fait t'on quand on aime quelqu’un qui est toujours présent ? Quand il est tard ? Quand il est trop tard pour revenir en arrière, on comprend peut être qu’il y a des tentatives d’oubli si chères qui ne pourront jamais se payer. Là est peut être le plus grand des deuils.

dimanche 27 juillet 2008

Qu'est ce l'amour de nos jours ?

Il y a des mots que l’on ne peut pas définir. L’amour c’en est un. J’aimerais pouvoir l’expliquer mais je ne sais pas trop comment. Définir l’amour, d’accord, mais comment dirais-je ? Dans quel sens ? Quel degré ? En parlant de quoi ? Cela devint incompréhensible. Ce n’est pas de ma faute ! L’incompréhensible ne peut pas se comprendre. C’est logique !
Ce n’est pas un manque de clarté. J’aimerais être plus claire mais moi-même je ne comprends pas trop au sujet duquel je veux parler… mais je veux en parler, étaler mon ressenti.
Je veux parler de l’amour. Le vrai. Je veux parler de ce sentiment étrange et compliqué qui a inspiré tant d’auteurs et a fait couler des tonneaux d’encre :

« Les hommes que les passions peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de bonheur en cette vie »
René DESCARTES,
Traité des Passions de l’Âme

L’amour…
Il me semble qu’aujourd’hui personne ne tombe amoureuse pour de vrai. Personne ne veut plus vivre un amour vrai. Un amour sans raison. L’amour, pffff, un truc de nana, chochotte, bêbête, idéaliste, car l’amour sans raison, dit’ on, n’existe plus !!!
De nos jours les gens tombent amoureux pour des raisons pratiques. Parce que c’est simple et facile. Parce qu’ils sont collègues et ils se trouvent juste à côté. Parce qu’ils s’entendent bien et ils ne s’embêtent pas trop. Parce qu’il y a du sens (du sens dans l’amour ?? Le comble !!). Et à cause des comptes, des impôts, de la maison, du lit, des slips, des chemises au pressing et des factures de Allo Pizza, les voilà amoureux.
De nos jours les gens font des contrats prénuptiaux, discutent tout d’avance, font des plans d’action à la moindre contrainte et entament des dialogues cartésiens. L’amour est devenu passible d’être « plannifié ». Les amants parlent de contrats et devinrent associés. Ils font des réunions, discutent des problèmes, consultent des spécialistes et prennent des décisions réfléchies. L’amour s’est transformé dans une variante psycho-socio-bio-économique du compagnonnage.
La passion, par exemple, qui devrait être démesurée, est dans la mesure du possible.

« La mesure de l'amour c'est d'aimer sans mesure. »
Saint Augustin

L’amour est devenu une question pratique. Ainsi au lieu de tomber follement amoureux, les gens restent « pratiquement amoureux ». C’est pratique après tout !
Je n’ai jamais vu autant d’amoureux aussi lâches et accommodés. Incapables d’un grand geste, de prendre un risque, d’un élan de bravoure; comme une bande de laxistes, accros aux portables et aux nouvelles technologies, la bande des « ok, tout va bien », des tueurs d’amour, des romanticides.
J’en ai marre des conversations, des compréhensions, des connivences.
Plus personne ne tombe amoureuse pour de vrai ? Plus personne n’accepte la passion pure, le manque, la tristesse, la peur, le déséquilibre, la douleur, l’amour qui nous ronge le cœur comme une horrible maladie et qu’en même temps remplit nôtre âme d’un immensément indescriptible bonheur ? Je veux parler de l’amour vrai, l’amour aveugle, l’amour irrationnel, l’amour jaloux, le seul amour qui existe.
L’amour c’est ça. C’est cela sa beauté. C’est cela son danger. L’amour existe pour nous transporter soudainement au ciel, et prendre le temps de faire un tour en enfer.

«
De la raison ! Que voulez-vous que j’en fasse avec de l’amour ? Il va trop son train pour elle.»
MARIVAUX, La Fausse Suivante

L’amour est une chose et la vie est une autre. L’amour n’existe pas pour aider. Ce n’est pas un soulagement, un repos, ni la petite tape dans le dos, ou la pause qui rafraichît. Je suis agacée par ces manies contemporaines de spas, de massages, de confort absolu. Agacée par les petits couples sans romantisme et sans folie. Finis les cris, les baisers passionnés, les fleurs, les lettres d’amour. L’amour a fermé le magasin, dépassé par des gens en pantoufles, proies du confort et de la commodité.
De nos jours il semblerait qu’il faut beaucoup de courage pour aimer.
L’amour est une chose et la vie est une autre. La vie parfois tue l’amour. La vie dure une vie entière, l’amour non. Mais un moment d’amour peut durer une vie entière. Et la valoir aussi.
L’amour vrai n’est pas un moyen, n’est pas une fin, n’est pas un principe, n’est pas un destin. L’amour vrai est une condition. L’amour vrai ne s’explique pas, n’est pas à comprendre. L’amour est un état qui se ressent.

« Notre amour peut-il survivre autrement que par des sacrifices, qu'en ne réclamant pas tout, peux-tu changer que tu ne sois pas toute à moi, et moi pas entièrement à toi ? »
Ludwing van BEETHOVEN, Lettres à l’Immortelle Bien-aimée