La peine est un sentiment démodé.
Personne n’apprécie que l’on ressente de la peine pour soi.
La peine est un phénomène solitaire. Inavouable. Si on a de la peine pour quelqu’un, on ne peut pas l’exprimer parce que la personne se vexe, se sent diminuée, minimisée. Il faut rentrer chez soi et ressentir sa peine en privé. C’est comme aller aux toilettes, on y va seule_ métaphore assez inélégante mais juste. Exprimer sincèrement notre peine pour les autres, revient au même qu’uriner au milieu de la rue. C’est antisocial.
La peine est un phénomène solitaire. Inavouable. Si on a de la peine pour quelqu’un, on ne peut pas l’exprimer parce que la personne se vexe, se sent diminuée, minimisée. Il faut rentrer chez soi et ressentir sa peine en privé. C’est comme aller aux toilettes, on y va seule_ métaphore assez inélégante mais juste. Exprimer sincèrement notre peine pour les autres, revient au même qu’uriner au milieu de la rue. C’est antisocial.
Et c’est dommage parce que, bien réfléchie, la peine est quelque chose de très social. On n’a pas besoin de lire Rousseau ni d’aimer Bob Geldof pour comprendre que la compassion est le ciment de la solidarité. La peine approche les forts des faibles. La peine donne a qui a la santé_ l’argent ou n’importe quel bien, matériel ou pas_ la conscience de l’avoir et la conscience de pouvoir ne pas l’avoir.
En Irlande, lorsqu’on voit quelqu’un de misérable, on dit « There, but for the grace of God , go I », ce qui veut dire « Celui là pourrait être moi ».
Comme dans la vie rares sont les choses dont on mérite réellement, c’est bien de se rappeler que si ce n’était pas par un pur hasard génétique, on ne serait pas l'homme et la femme formidable que on est convaincu d’y être.
La conscience d’être un privilégié, c'est-à-dire, d’avoir eu plus de chance que les autres, est en fait un sentiment noble. Comme la peine.
Pourquoi la peine a-t-elle alors une connotation si dévalorisante ?
Aujourd’hui on vit dans une sorte de régime libéral où ceux qui s’en sortent se manifestent avec fierté et narcissisme. Il y a en France une tendance à l’auto-éloge, la ministre self-made woman qui proclame ses origines modestes, le génie de la fraude de la société général qui devient l’héros des medias, le super ambitieux président et sa jolie femme pseudo intello-mannequin-chanteuse gracieusement devenue première dame, non pas sans le soupçon d’être aussi ambitieuse que son hyperactif de mari. Regardez combien ils ont réussi, combien d’obstacles traversés, pour être aussi magnifiques…
Ce sont nos modèles contemporains de réussite.
Et puis il y en a plein d’autres ! D’autres catégories. Il suffit de regarder le taux d’audience des émissions de téléréalité qui pullulent comme des champignons nuisibles, d’un côté ceux qui exposent leur vie sans la moindre discrétion dans l’espoir grotesque de devenir célèbres, et ils y arrivent. D’un autre côté ceux qui regardent et envient les nouveaux gens célèbres. Car ceux qui ne s’en sortent pas n’ont droit à rien.
Dans cette ambiance individualiste, chacun est devenu responsable de son bonheur ou de son malheur. Ainsi ont vit dans une société cynique qui semble ignorer la pauvreté, le malheur de ceux qui vivent dans la rue, la tristesse de ceux qui n’ont pas eu de chance. Le fait de croire qu’individuellement on ne peut rien faire s’est généralisé et déculpabilise notre conscience. Celui qui vit dans la rue vit ainsi « parce qu’il le veut ». Pour se sentir mieux, on a même inventé le mythe du faux mendiant qui roule en BMW (il l’a laissé devant son hôtel particulier du 7e arrondissement !!). Et plus d’actions boursières le français détient, plus de billets de 500 euros sont cachés dans le manteau souillé du vagabond (le même mythe du vagabond milliardaire).
Alors on ignore les démunis, les handicapés de la vie, et même les enfants de gitans qui quémandent des pièces sur les Champs Elysées (parce qu’eux aussi ont beaucoup d’argent, ils mendient dans le seul but de s’enrichir encore plus pour acheter, peut être, une maison en Roumanie).
Et c’est ainsi les rapports de peine que nous cachons les uns des autres. Puisque personne n’est indemne à la souffrance, quelle qu’elle soit, les gens font tout pour fuir la peine. Ils ne regardent même pas. Et s’ils regardent, ils cherchent à ne pas voir. Et s’ils voient, ils rationalisent.
Mais heureusement que j’exagère. Heureusement que cette désinvolture misanthrope est hautement artificielle. Au fond, les gens ont de la vraie peine pour les autres. La compassion est un sentiment irrésistible, même s’il reste inavouable, même s'il se ressent en silence.
Ce qui a changé c’est la manière de traiter la peine. Avant on acceptait ce sentiment avec tout le déconfort qu’il provoque. La petite souffrance de ressentir la peine était une espèce de participation à la grande souffrance de l’autre. Le mot contrister est éminent parce qu’il donne l’impression d’être triste avec l’autre, d’accompagner la carence de l’autre.
Quand je suis triste à l’intérieur de mon cœur, je ne veux pas susciter de la peine. La peine de quelqu’un d’autre, même s’il s’agit d’un bref bouleversement, me dérange… mais, bien au fond de moi, elle me conforte également.
C’est notre manie moderne de souffrir seule_ « je ne veux pas que l’on me voit comme ça ».
Récemment, à travers une expérience bien triste, j’ai pu constater que partager sa peine, souffrir ensemble, est bien plus encourageant, plus facile à remonter vers le haut, plus simple à accepter sa souffrance. C’est ainsi qu’on dépasse le cap des tourmentes et qu'on devient plus fort.
Je pense que la peine me manque parfois, comme elle doit manquer à beaucoup d’autres gens. S’il n’y a pas quelqu’un pour avoir de la peine pour moi, quelqu’un pour souffrir avec moi, parce que je cache ma souffrance, alors j’ai tendance à avoir de la peine pour moi-même. Et l’auto-peine est bien moins salutaire.
La peine est un sentiment menacé, en risque d’extinction. Il y a beaucoup de courage, de joie, d’envie de « remonter le moral » des autres. Il n’y a rien de plus énervant lorsque on est triste que d’entendre quelqu’un dire « allez courage ! », avec un grand sourire affranchi. Parce que quand on est triste, on veut s’en sortir mais… pas tout de suite ! Pour pouvoir remonter le moral dans les meilleures conditions, on veut d’abord que l’autre descende un petit peu jusqu’à notre tristesse. Une bonne session de peine avec larmes et kleenex à volonté est la meilleure solution.
La compassion est une des passions nécessaires.
"A pity beyond all telling is hide in the heart of love"
Yeats
En Irlande, lorsqu’on voit quelqu’un de misérable, on dit « There, but for the grace of God , go I », ce qui veut dire « Celui là pourrait être moi ».
Comme dans la vie rares sont les choses dont on mérite réellement, c’est bien de se rappeler que si ce n’était pas par un pur hasard génétique, on ne serait pas l'homme et la femme formidable que on est convaincu d’y être.
La conscience d’être un privilégié, c'est-à-dire, d’avoir eu plus de chance que les autres, est en fait un sentiment noble. Comme la peine.
Pourquoi la peine a-t-elle alors une connotation si dévalorisante ?
Aujourd’hui on vit dans une sorte de régime libéral où ceux qui s’en sortent se manifestent avec fierté et narcissisme. Il y a en France une tendance à l’auto-éloge, la ministre self-made woman qui proclame ses origines modestes, le génie de la fraude de la société général qui devient l’héros des medias, le super ambitieux président et sa jolie femme pseudo intello-mannequin-chanteuse gracieusement devenue première dame, non pas sans le soupçon d’être aussi ambitieuse que son hyperactif de mari. Regardez combien ils ont réussi, combien d’obstacles traversés, pour être aussi magnifiques…
Ce sont nos modèles contemporains de réussite.
Et puis il y en a plein d’autres ! D’autres catégories. Il suffit de regarder le taux d’audience des émissions de téléréalité qui pullulent comme des champignons nuisibles, d’un côté ceux qui exposent leur vie sans la moindre discrétion dans l’espoir grotesque de devenir célèbres, et ils y arrivent. D’un autre côté ceux qui regardent et envient les nouveaux gens célèbres. Car ceux qui ne s’en sortent pas n’ont droit à rien.
Dans cette ambiance individualiste, chacun est devenu responsable de son bonheur ou de son malheur. Ainsi ont vit dans une société cynique qui semble ignorer la pauvreté, le malheur de ceux qui vivent dans la rue, la tristesse de ceux qui n’ont pas eu de chance. Le fait de croire qu’individuellement on ne peut rien faire s’est généralisé et déculpabilise notre conscience. Celui qui vit dans la rue vit ainsi « parce qu’il le veut ». Pour se sentir mieux, on a même inventé le mythe du faux mendiant qui roule en BMW (il l’a laissé devant son hôtel particulier du 7e arrondissement !!). Et plus d’actions boursières le français détient, plus de billets de 500 euros sont cachés dans le manteau souillé du vagabond (le même mythe du vagabond milliardaire).
Alors on ignore les démunis, les handicapés de la vie, et même les enfants de gitans qui quémandent des pièces sur les Champs Elysées (parce qu’eux aussi ont beaucoup d’argent, ils mendient dans le seul but de s’enrichir encore plus pour acheter, peut être, une maison en Roumanie).
Et c’est ainsi les rapports de peine que nous cachons les uns des autres. Puisque personne n’est indemne à la souffrance, quelle qu’elle soit, les gens font tout pour fuir la peine. Ils ne regardent même pas. Et s’ils regardent, ils cherchent à ne pas voir. Et s’ils voient, ils rationalisent.
Mais heureusement que j’exagère. Heureusement que cette désinvolture misanthrope est hautement artificielle. Au fond, les gens ont de la vraie peine pour les autres. La compassion est un sentiment irrésistible, même s’il reste inavouable, même s'il se ressent en silence.
Ce qui a changé c’est la manière de traiter la peine. Avant on acceptait ce sentiment avec tout le déconfort qu’il provoque. La petite souffrance de ressentir la peine était une espèce de participation à la grande souffrance de l’autre. Le mot contrister est éminent parce qu’il donne l’impression d’être triste avec l’autre, d’accompagner la carence de l’autre.
Quand je suis triste à l’intérieur de mon cœur, je ne veux pas susciter de la peine. La peine de quelqu’un d’autre, même s’il s’agit d’un bref bouleversement, me dérange… mais, bien au fond de moi, elle me conforte également.
C’est notre manie moderne de souffrir seule_ « je ne veux pas que l’on me voit comme ça ».
Récemment, à travers une expérience bien triste, j’ai pu constater que partager sa peine, souffrir ensemble, est bien plus encourageant, plus facile à remonter vers le haut, plus simple à accepter sa souffrance. C’est ainsi qu’on dépasse le cap des tourmentes et qu'on devient plus fort.
Je pense que la peine me manque parfois, comme elle doit manquer à beaucoup d’autres gens. S’il n’y a pas quelqu’un pour avoir de la peine pour moi, quelqu’un pour souffrir avec moi, parce que je cache ma souffrance, alors j’ai tendance à avoir de la peine pour moi-même. Et l’auto-peine est bien moins salutaire.
La peine est un sentiment menacé, en risque d’extinction. Il y a beaucoup de courage, de joie, d’envie de « remonter le moral » des autres. Il n’y a rien de plus énervant lorsque on est triste que d’entendre quelqu’un dire « allez courage ! », avec un grand sourire affranchi. Parce que quand on est triste, on veut s’en sortir mais… pas tout de suite ! Pour pouvoir remonter le moral dans les meilleures conditions, on veut d’abord que l’autre descende un petit peu jusqu’à notre tristesse. Une bonne session de peine avec larmes et kleenex à volonté est la meilleure solution.
La compassion est une des passions nécessaires.
"A pity beyond all telling is hide in the heart of love"
Yeats
