dimanche 31 août 2008

Ce qui reste du bonheur

Quand j’étais plus jeune, je pensais souvent à ce qu’il me manquait pour être heureuse.
Aujourd’hui, à l’approche de la quarantaine, j’ai comme un sentiment d’accomplissement nostalgique. Je commence maintenant à penser à ce que j’ai fait et à ce que j’ai perdu.
J’ai eu beaucoup de chance. Dans la mesure du possible, j’étais une enfant et une adulte heureuse. J’ai été aimée par les gens que j’ai aussi aimés. J’ai vécu une enfance formidable. Des parents, des frères, des amis, des enfants merveilleux. Toute ma vie, je n’ai jamais passé deux jours de suite d’ennui ou de solitude. J’ai lu et j’ai étudié, j’ai voyagé et j’ai écrit comme je l’ai pu et comme j’en ai eu envie. Je n’ai pas toujours fait ce que j’ai voulu, mais presque.
Et les moments plus difficiles, les frustrations souffertes, les choses que je n’ai pas pu obtenir, ce n’était pas du temps perdu. Les échecs, les erreurs et les expériences douloureuses m’ont fait grandir et devenir plus forte. Plus coriace.

« Il a des moments où il faut choisir entre vivre sa propre vie pleinement, entièrement, complètement, ou traîner l'existence dégradante, creuse et fausse que le monde, dans son hypocrisie, nous impose. »
Oscar Wilde

Si c’est ainsi, pourquoi est ce que je me sens triste ?
Peut être parce que quand on est un enfant et un adulte heureux, l’espoir dans l’avenir nous désenchante. C’est le vertige du trapéziste qui attend son premier faux pas, au bord du précipice, devant trois mille personnes… Et après ?
Un passé trop bon peut empoisonner le futur. On s’attend au pire après _ un jour les personnes arrêtent de me croire ; un jour elles vont perdre la patience avec moi ; elles arrêtent de m’aimer. Et je perdrais l'accès au bonheur.
Quand on a été heureux trop tôt, on vit avec l’obsession qu’il faut maintenir cette même forme de vie. On vit fébrilement, avec la méfiance, la presque certitude que le temps passe et la vie ne va pas continuer en s’améliorant. Le beau temps donnera lieu aux grosses tempêtes.
Dans l’amour c’est pareil. On vit en l’attendant et quand on l’a finalement trouvé, on a peur de le perdre. Et après l’avoir perdu, il n’y a plus rien à attendre. Continuer c’est sans espoir. Ou presque.
Les gens devraient trouver le grand amour à un âge très avancé, déjà vieux. Il vaut toujours mieux vivre avant le bonheur qu’après l’avoir eu et l’avoir perdu, le bonheur.
C’est celle-ci ma crise de la quarantaine. Je suis au milieu de ma vie et soudainement je découvre que la vie, en générale, est très mal organisée. Comme me disait un jour quelqu’un, on devrait naitre à 80 ans et grandir en perdant son âge. La petite enfance viendrait juste avant de mourir. Et alors on pourrait mourir heureux.

« En apparence, la vie n'a aucun sens, et pourtant, il est impossible qu'il n'y en ait pas un ! »
Albert Einstein

Je n’ai pas peur de vieillir. De devenir une vieille femme grincheuse et excentrique. De lire des livres du XVI siècle et de m’entretenir peut être avec des doses de morphine pour soulager l’arthrite… Mais je ne suis pas prête à avoir quarante, ni cinquante ans. J’ai peur de devenir rébarbative et répressive et de manquer de tolérance. J’ai peur de me répéter. J’ai peur d’oublier. Et j’ai peur de ne plus jamais pouvoir m’habiller en jeans et baskets, et de ne pas le savoir. Parce que personne ne me le dira.
C’est pour tout cela que, même si beaucoup reste à faire _ éclaircir quelques dilemmes, comprendre les choses qui sont restées sans réponse, écrire un livre, aider les démunis, poursuivre le chemin du bonheur avec ceux que j'aime tant, percer le mystère de l’amour _ même s’il me reste encore du temps… je peux, je pourrais, accepter la mort.
Quand je regarde ma vie, je vois une variété de personnes, de livres, d’expériences, d’endroits, de feuilles écrites, de photos, tant de photos, qu’il me semble presque avoir déjà vécu une vie entière. Non, je n’ai rien fait d’exceptionnel mais je n’ai pas de regrets. Au fond de moi, je sais que je ne peux pas me plaindre.

« La vie est une pièce de théâtre : ce qui compte ce n’est pas qu’elle dure longtemps mais qu’elle soit bien jouée. »
Sénèque

Quand j’imagine la mort, je pense à une sorte de délivrance, comme un soulagement, un dernier soupir, de pouvoir laisser les choses comme elles sont. J’aimerai mourir heureuse, ou plutôt très heureuse. Cela doit être bien plus facile que d’attendre la déchéance.
L’alternative, la plus courante, est celle de mourir déjà très loin, très très loin du bonheur. La mémoire très fatiguée pour garder près du cœur les plus beaux moments de la vie, le bonheur frais, dans ce cœur qui est plus vieux, dans un environnement qui est moins propice.
Et cette mort doit être triste.
Ce serait bien de mourir juste après être tombé amoureux, ou juste après un repas arrosé et une excellente soirée avec ses amis, en plein milieu du bonheur, dans une voiture toute neuve, à 200 Km/h, dans une route et un pays que l’on reconnaît encore. Heureux et avec la mémoire intacte.
Mais je ne suis pas partisane du suicide. Le suicide est égoïste, lâche et n’est pas la solution. Dans le suicide, j’ai toujours eu horreur du mépris démontré par les autres, pour ceux qui restent, pour ceux qui pleurent et culpabilisent. La seule solution digne à la mort est dans la façon de vivre la vie. Vivre chaque jour comme si c’était le dernier et se féliciter de chaque jour en plus, comme si on ne le méritait pas. C’est le seul suicide presque décent.

« Vivre est ce qu’il y a de plus rare au monde. La plupart des gens existent. C’est tout »
Oscar Wilde

Peut être que tout ce dont je parle ne vous parle pas trop.
Ce n’est que la tristesse de qui arrive à la quarantaine.
Quand j’étais jeune, je pensais que la crise de la quarantaine était une prise de conscience dans le sens inverse. Les gens se rendaient compte des opportunités perdues, des promesses à accomplir. Ils comprenaient finalement qu’ils ne deviendraient pas de célèbres chirurgiens plastiques ou de maîtres nageurs à Malibu.
Et en fait ce n’est rien de tout cela ! La crise s’alimente plus de ce que l’on a vécu, que de ce que l’on n’a jamais fait. C’est plus en rapport avec une accumulation insupportable de nostalgies, qu’avec une restriction drastique d’espoir. Ce qui fait vraiment mal n’est pas de désirer et d’avoir désiré _ c’est d’avoir eu et de ne plus avoir, ou de l’avoir encore, mais de savoir que cela va se terminer.
C’est pessimiste. Ou réaliste. Les opinions divergent car les sentiments aussi.
C’est ici, au milieu de ma vie, parce que je n’ai pas perdu la capacité d’aimer, mes amis sont autour, ma famille encore en vie ; c’est ici, au centre de mon existence, encore à mi-chemin de la vieillesse et de la disgrâce, avant mon heure, avant celle de ceux que j’aime, que je pourrais accepter de mourir.
Le grand problème de la vie n’est pas la vie en soi. C’est le temps. C’est le temps qui reste. Le problème de la vie c’est ce qui reste du bonheur.

« Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s'en aperçoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bouger et on vit tranquille. Il en est ainsi du Temps dans la vie. »
Marcel Proust

jeudi 14 août 2008

Les têtes sans visage

Aujourd’hui j’ai cette envie de parler de l’énervement, de cette irritation qui déclenche le stress. J’en suis victime en ce moment, mais qui ne l’est pas, qui ne l’a jamais été ?
Si nous comptabilisons toutes les passions de la vie, tous les amours et les haines vécus, toutes les peurs et commotions subis, les moments de terreur et d’espoir, les crises d’anxiété et de tendresse, la violence des désirs de toutes sortes, et si nous regroupons toutes ces sensations en une seule et unique émotion, ce ne serait rien comparé au poids brutal de l’énervement.
Disons qu’on tombe amoureux une fois dans la vie, on haï deux fois et on en souffre une grande peine trois fois... Et bien on s’énerve au moins dix fois par jours. C’est vrai !
On peut divorcer, être licencié, être trompé par son ou sa meilleur(e) ami(e), mais tout ceci est très rare et reste exceptionnel. Alors que l’énervement, lui, est sans doute la principale cause de stress de notre existence. On passe beaucoup plus de temps et on dépense beaucoup plus d’énergie à s’énerver qu’avec n’importe quel autre état d’esprit.
Et ce sont souvent des petits détails du quotidien qui suffisent à nous taper sur les nerfs _ ces mêmes détails que détachés du contexte ne signifient pas grande chose. C’est la voisine du dessus qui marche sur le parquet avec ses petits talons, lorsqu’on essaye de s’endormir ; c’est le collègue du travail qui n’arrête pas de renifler, lorsqu’on essaye de se concentrer ; c’est le gamin au restaurant qui tape le rebord de son assiette avec une fourchette, lorsqu’on a envie de diner tranquille ; c’est le mari qui laisse trainer ses chaussettes dans le salon, c’est la manie de laisser la brique de lait vide dans le réfrigérateur, c’est pour ces raisons, sans raisons, et beaucoup d’autres encore qu’on s’énerve.
Les gens stressent. Et les gens ont raison !
Remarquez que ce sont souvent les personnes qui se trouvent devant nous qui nous énervent le plus. Dans les bouchons sur la route, dans les queues à la caisse des supermarchés ou de la poste, au cinéma derrière cette énorme tête qui nous empêche de voir. Ce sont aussi les gens qui prennent le temps qui nous agacent. Ceux qui mettent trois heures pour sortir le porte monnaie devant la caisse, ceux qui insistent à payer avec un chèque le kilo de tomates et l’emballage de liquide vaisselle, ceux qui ont un temps de réaction au feu vert d’environ 240 secondes, ceux qui bougent dans leur chaise et craquent des bonbons au moment de la scène la plus dramatique du film, ceux qui monopolisent pendant des heures l’agent du bureau de poste, lorsque il n’y a que deux agents et que la queue va au-delà des portes d’entrée. Et il y a encore ceux qui oublient de prendre une douche avant de prendre le métro, les naturalistes ou simplement les crasseux, et qui insistent à se frotter contre ceux qui n’ont pas oublié. Et il y a tant d'autres...
Mais quel est l’objet physique sur lequel se concentrent nos nerfs ? La cible de notre regard haineux ?
C’est la tête !
La tête du gars au cinéma qui nous empêche de regarder la totalité de l’écran. La tête de la nana qui conduit sa Twingo vert salade, comme si elle suivait un cortège funèbre. C’est dans la tête de l'autre qui se posent tous nos nerfs. Cette tête agaçante, insolente, indifférente à notre stress.
Si tous les êtres humains pouvaient avoir un permis de port d’arme, je parie que le taux d’homicides serait multiplié par quatre. Surtout dans le trafique de la route. Surtout avec des balles dans la tête, bien placées, calibre 45, dans le 14e, du côté de la porte d’Orléans, ou même sur le boulevard périphérique, ou même ailleurs.
C’est la tête sans visage. La tête qui est la principale responsable du stress. La tête qui est la cause du succès des ventes de lexomil et d’autres du genre. La tête, oui.
Si vous voulez trouver la racine de l’aliénation sociale contemporaine, cherchez la tête !
;-)