vendredi 3 octobre 2008

La vérité triviale et simplifiée du Bon et du Mauvais

Je pense qu’avant il était plus facile de distinguer le bien du mal. On était plus capable de dire « ceci est bien et cela est mal » et voilà, c’était tout.
Le manichéisme, doctrine philosophique dualiste qui divise le Monde entre le bien, ou Dieu, et le mal, ou le Diable, avait au moins la vertu d’être simple.
La modernisation est bien plus sophistiquée : aujourd’hui « ceci est bien ou bon parce que j’aime et cela est mal ou mauvais parce que je n’aime pas ». Introduisant le goût et l’autorité de l’individu, le bien et le mal ont perdu, pour ainsi dire, leur notion dans l’absolu.
Dans l’époque postmoderne, qui a commencé plus tôt que l’on croit, le Bien et le Mal sont des représentations ringardes : « je m’en contrefiche de savoir si ceci est bien ou mal, l’important c’est que ceci me plait ».
Je vais essayer de mieux exprimer mon idée.
La vérité est toujours compliquée, ou la vérité est que tout est toujours très compliqué. Et dans notre époque, on s’adonne trop facilement à la simplicité : « j’aime ou je n’aime pas »; « Art ou Commerce »; « Grand ou Petit ». Pour simplifier, les gens organisent leur vie verticalement avec l’Art en haut et le Commerce en bas, comme le poète au dessus de la femme de ménage, l’architecte au dessus du charpentier, le journal au dessus du magasine _ mais la vérité est bien plus compliquée.
En fait, la vérité est horizontale. Ce qui est réellement important n’est pas de savoir ce que l’on fait, mais le résultat de ce que l’on fait. Le monde ne se divise pas en « supérieur » ou « inférieur », ni en « qualité » ou « quantité », ni en « art » ou « commerce ». Analysons-le, le monde se divise en Bon et en Mauvais.
Je veux dire qu’un bon architecte se ressemble plus avec un bon charpentier qu’avec un mauvais architecte. Soyons extrêmes, est ce que nous admirons plus un bon vendeur ou un mauvais écrivain ? Une bonne femme de ménage ou un mauvais politicien ? Avons-nous plus besoin d’un bon fer à repasser ou d’un mauvais poème ? Au lieu de donner des ailes à notre snobisme, d’accorder une importance démesurée au nom, au titre, au diplôme, à l’école ou à l’apparence, nous devrions être plus sincères.
Mais ce n’est pas si simple.
Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte dans la perception et le jugement de l'individu. La vérité c’est que c’est plus rare, certainement, et plus difficile, probablement, d’écrire un beau livre que de construire une belle chaise. En contrepartie, il est plus difficile d’être un mauvais écrivain que d’être une mauvaise femme de ménage.
Un beau livre offre plus de plaisir et à plus de personnes, durant plus longtemps, qu’une belle chaise. Mais c’est encore compliqué.
La complication est toujours vraie et la vérité est toujours compliquée. Même dans cette phrase, la formulation est faussement simple. Cela dépend de l’interprétation du lecteur.
Par exemple, « l’âge » est un autre facteur. Une belle chaise moderne, venant d’être conçue, qui apparaît dans un magasine de mode italien, peut donner plus envie, exciter plus, qu’un vieux livre que l’on connaît, que tout le monde a lu. C'est-à-dire que tout ce qui est très récent, même si c’est mauvais, est forcément « bon ».
Parallèlement, tout ce qui est très vieux, qui survit, qui reste comme un anachronisme ou qui a une signification de style, qui se voit avec curiosité_ même quand c’est mauvais_ c’est également « bon » : n’importe quelle chaise avec 500 ans, même bancal, parait toujours meilleure qu’une chaise récente.
La nouveauté et l’antiquité, comme la rareté et l’ubiquité, comme la facilité et la difficulté, influencent notre jugement du « bien » et du « mal ». Mais cela ne signifie pas que toute valeur est relative. Ça ne l’est pas ! Le bien et le mal, le bon et le mauvais, peuvent se distinguer.
Supposons qu'on ne doit pas être snob ou arrogant, on doit savoir distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais, soit parce que les catégories sont définies et on les connait (conception traditionnelle), soit parce on est érudit et innovateur (conception élitiste), soit parce qu’on s’en contrefiche (conception postmoderne). Et on doit aussi apprendre à compliquer les choses.
On doit reconnaître, par exemple, qu’il y a des belles choses qu’on n’aime pas. Je n’aime pas les films de Pedro Almodovar mais je sais reconnaître que, certains, ce sont des bons films. Je n’aime pas non plus les films de Michael Bay, mais je sais qu’ils ne sont pas bons. Cela veut dire que j’ai autant envie de regarder un film de Pedro Almodovar qu’un film de Michael Bay : zéro envie. Mais dans le cas d’Almodovar, c’est de ma faute. Dans le cas de Bay, c’est de sa faute à lui.
Est-ce pour ce que disent les autres ? Certainement. Les autres, les critiques, les experts, disent qu’Almodovar est bon. Ils ont beaucoup plus de crédibilité que moi ! Moi je ne suis pas une spécialiste de cinéma.
Etre moderne c’est aussi de dire la vérité : « ceci est mauvais mais moi, j’aime ». Par exemple, moi j’ai une fascination par les films d’horreur, par les livres de Stephen King aussi. Pendant très longtemps, j’ai essayé de me convaincre qu’il y avait des raisons élémentaires et profondes pour cela. Mais il n’y en a pas.
Etre moderne c’est aussi reconnaître que chacun d'entre nous est un bon et un mauvais critique. Si je préfère un mauvais film « spirits » au meilleur d’Almodovar, il est plus simple de croire qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond en moi. La raison pour laquelle je n’aime pas Almodovar est très mesquine : c’est parce que ses films sont lents et ennuyeux et, en plus, en espagnol.
Dans le cas de Bay, qu’il me pardonne l’insistance, il n’est ni lent, ni ennuyeux. Il est même très professionnel. Sauf qu’il est mauvais. Etre mauvais, pour moi, c’est de ne pas pouvoir montrer quelque chose que l’on puisse admirer avec envie et plaisir. Les films de Michael Bay ne me suscitent aucun commentaire, à peine des souvenirs.
Et, croyez moi, je pourrais continuer indéfiniment à comparer, à distinguer, les écrivains et les livres, les journaux et les journalistes, les musiciens et les architectes, et le débat serait très vaste.
Mais j'arrive à la dernière vérité triviale.
Au-delà de ce qui est bon ou mauvais, bien ou mal, il y a aussi la question de ce qui est « à moi » et de ce qui appartient « aux autres ». Le fait que quelque chose est à moi ne m’oblige pas à dire qu’elle est bien, ne m’oblige pas non plus à l’aimer. Je peux avoir un frère ou une cousine que, je reconnais, sont mauvais, mais parce que c’est mon frère ou ma cousine, j’ai l’obligation de les défendre. Pourquoi ? Parce que qui d’autre va pouvoir le faire ?
Par rapport à ce que nous appartient_ notre amoureux, notre famille, nos amis, notre pays_ notre obligation d’aimer est vraie. Ce n’est pas de la stupidité, c’est du bon devoir.
Exemple extrême: si tous les cinéastes français devraient disparaître dans un accident d’avion, le monde du cinéma survivrait certainement. Mais le peuple français, très péniblement.
Dans la question du Bon et du Mauvais, il faut savoir que 98 % de tout_ films, livres, pays_ est mauvais ou très mauvais. Un peu comme dans la vie. Au contraire de ce qui crient les publicistes, ceux qui conseillent des livres et des films à tort et à travers, la plupart des œuvres sont_ quand celles-ci sont comparées aux plus grand œuvres_ en dessous du dessous du niveau d’exigence.
Mais je conseille à chacun d’être moderne, en restant compliqué, d’être sincère, en restant loyal, de penser horizontalement (mien/ tien, bien/ mal, j’aime/ je n’aime pas) avant de penser verticalement (supérieur/ inférieur, qualité/ quantité, art/ commerce). On peut alors tout faire, tout dire, parce que ce n’est pas grave. Cela peut ne pas faire de bien, mais cela ne fera pas de mal non plus. Laissons notre instinct guider notre propre goût.

« Parmi toutes les variétés de l’intelligence découvertes jusqu’à présent, l’instinct est, de toutes, la plus intelligente. »
Friedrich Nietzsche, extrait de Par-delà le bien et le mal

2 commentaires:

Unknown a dit…

Bonsoir Carla,
Beaucoup ont trop tendance à penser par categories : bien / mal comme tu le dis, gauche / droite, amour / haine, sain / dangereux ... bref blanc / noir alors que la vie est toujours tout en nuances ... et changeante car ce qui est bon un jour peut devenir mauvais le lendemain ... l'histoire nous l'a montré.
Dans notre société moderne, nous perdons le sens de certaines valeurs car nous les remettons en cause ... problème d'education, d'evolution ? Des fois, je me dis simplement que nous perdons notre bon sens, sous pretexte de contenter tout un chacun. Personne ne veut sacrifier son interet personnel et on finit par detruire la société car la société, par essence, est l'art de vivre à plusieurs, ce qui implique des concessions ...
Je n'ai pas la verité mais je penses que nous devrions enseigner un peu plus la modestie et le respect ... la modestie de son opinion et le respect de l'autre. Ainsi, comme tu le dis aussi, lorsqu'on aime ou qu'on aime pas, on devrait commencer par prevenir que "cela n'engage que l'auteur de l'opinion" et ne pas asséner ses affirmations comme des verités universelles.
j'ai peur que ce monde dans lequel nous vivons soit un peu deboussolé car avoir des notions de bien et mal permet, quoi qu'on en dise, d'avoir des repères. Nombre d'entre eux semblent perdus mais nous sommes incapables d'en indiquer de nouveaux ... d'où une anarchie bien cachée sous un joli label de "société organisée" ... et un individualisme renforcé !
Que sera demain ? LN031008

Carla P a dit…

Loic

Je te trouve très pessimiste et très amer, je ne suis pas certaine de bien suivre ton raisonnement.
Mais il me paraît évident que mes opinions ou idées, écrites ou pas, n’engagent que moi !
Il me paraît aussi évident que personne ne détient jamais de vérité universelle. Tout est discutable. Toujours. C’est même un des grands plaisirs de la vie le fait de tout pouvoir argumenter, et on trouve toujours des arguments pour tout et son contraire. J’ose croire que tu partages cette dernière opinion…
Ainsi, je ne pense pas que la société soit si déboussolée que ça et que les notions plus traditionnelles, disons, du bien et du mal, soient endommagées par une bande d’individualistes. Le bien et le mal n’est pas si concret et palpable qu’on pourrait le croire. Ce qui peut te plaire à toi, ne me plaira pas forcément. Est-ce bien ou mal ? Bon ou mauvais ?
Et bien, chacun d’entre nous a une opinion plus ou moins bâtie. Mais les opinions divergent et heureusement !
J’espère avoir répondu à tes attentes...