lundi 2 mars 2009

La valeur d'une amitié

On ne peut pas avoir beaucoup d’amis. Même si on veut, même si on connaît des gens qui veulent et avec qui on a envie d’être ami. Je veux dire, on ne peut pas être un bon ami de beaucoup de gens. L’inquiétude de l’âme et l’occupation du temps, soit le temps qu’on peut donner, l’attention qu’on peut accorder_ tout ceci est limité et doit être partagé. Tout ceci ne suffit pas pour plus d’un, deux, trois, quatre ou cinq amis. Il faut savoir partager ce que l’on a avec eux, et ce n’est pas possible de partager quelque chose de petite en soi (soi-même) avec beaucoup de personnes.
Les amis doivent être choisis. Soigneusement. Cela peut paraître difficile de constater qu’on n’a ni le temps ni la vie pour être ami de quelqu’un qu’on aime et apprécie, mais c’est un des prix à payer pour l’amitié. Ce qui est bon c’est forcément plus dur à avoir. Les gens_ moi incluse_ ont tendance à avoir plein d’amis, ou même à être ami avec tout le monde qu'on apprécie. Il s’agit d’une espèce de promiscuité car il est évident qu’on ne peut pas être ami de tout le monde. Parfois, pour être ami de quelqu’un, il est même nécessaire de devenir «l'ennemi» de quelqu’un qu’on apprécie.
L’amitié est quelque chose qui doit être prise au sérieux. Quelque chose à laquelle on doit dédier du temps et toute sorte de sentiments. Cependant, il existe une mentalité Speedy Gonzalez, genre «hey gringo, my friend», qui voit en chaque être humain un «ami». On connaît tous un gars sympa qui s’entend bien avec tout le monde. Et, naturellement, il a des dizaines d’amis, des centaines de copains, collègues, camarades, complices, compagnons, confrères, et autres modèles commençant par c.

«Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés
, ce ne sont qu'accoitances et familiaritiés nouées par quelque occasion ou commodité
»
Montaigne

Ceux là sont plus agaçants que nos pires ennemis. Nos ennemis, eux au moins, ne nous trahissent pas, ils nous haïssent loyalement, avec ou sans cohérence_ ce n’est pas tellement important. Mais l’ami de tout le monde, qui est aussi l’ami de nos ennemis, passe son temps à essayer de concilier des positions, des personnalités irréconciliables. Non seulement c’est un traitre, mais également un corrompu, qui regrette. Pour être un véritable ami, on doit hériter de tout cœur les amis et les ennemis de l’autre. C’est facile d’être du côté de celui qui a raison. Mais ce qui distingue un vrai ami c’est la capacité de pouvoir être de notre côté même lorsque nous n’avons pas raison. L’ami de tout le monde, en contrepartie, c’est le modèle plus mou du traître qui change d’avis selon la direction du vent. Il dit : «je suis son ami mais je dois reconnaître qu’elle est vache». Et comment peut-on être ami d’une vache? Les amis sont pour définition les meilleures personnes de ce monde, les plus intéressantes, les plus géniales. Les amis ne peuvent pas être mauvais. Ni vaches.
La loyauté est une des qualités la plus importante dans une amitié. C’est sûr qu’il est parfois difficile d’être entièrement loyal, mais on doit essayer de l’être. C’est parfois convenable de laisser les autres parler mal de nos amis sans rien dire, ou alors de les défendre sans beaucoup de conviction. On fait bonne figure. Cela donne un certain air de pluralisme, d’équanimité. C’est une attitude plus sociable sans doute. On peut même se faire la réflexion intérieur, en guise de remord, «ce n’est pas grave, on ne fait que parler»_ mais c’est du n’importe quoi! Etre ami de quelqu’un ce n’est pas une question de se sentir son ami, c’est surtout de se comporter comme son ami. Que m’importe que les autres ne m’aiment pas? Ce ne sont pas mes amis!
Avoir un sentiment c’est aussi avoir l’obligation de le respecter. Un sentiment caché du monde, que l’on n’est pas fier de porter et d’annoncer, c’est une Honte dans le sens vrai et propre du terme honte. Une infamie.
Si pour être ami de quelqu’un on doit passer pour des personnes factieuses, intolérantes et pas politiquement correctes, quel est le problème? Les amis nous font confiance et quand on commence à tolérer que les autres critiquent nos amis, juste pour être «politiquement correcte», notre indifférence blesse plus que les mots d’un ennemi. Quand on est ami de quelqu’un c’est aussi comme lui dire «tiens, tu as ce pouvoir sur moi». Et plus grand est le pouvoir de rendre quelqu’un heureux, plus grand est aussi le pouvoir de le blesser. Quand quelqu’un accepte que l’on dise mal de son ami, cette concordance est une forme grave de lâcheté et une incontestable trahison.

Tout ce dont je parle ici peut choquer la mentalité méditerranéenne qui prévaut de nos jours. La promiscuité mène à être ami de la personne avec qui, par hasard, on se trouve à ce moment là; mène à privilégier la présence fortuite de tiers au détriment de la nostalgie générée par l’absence des amis, les vrais. Et mène à utiliser l’ensemble d’amis comme un forum de recrutement, auquel on a recours lorsqu’on a besoin d’un copain quelconque. On a honte d’être loyal et d’assumer ses sentiments. Quand on nous dit que notre ami a des défauts, on a pas le courage de répondre avec le cœur et de dire: «Peut être bien mais je l’aime avec ses défauts et je m’en contrefiche!».
Vouloir être bien avec tout le monde signifie, quant à moi, être ennemi de tous et n’être ami que de soi-même. L’amitié n’a de sens que lorsqu’un choix est fait: «j’ai choisi d’être son ami_ pas le tien». Etre ami c’est un comportement. Apprécier c’est une sensation. Je peux dire avec honnêteté: «je t’aime bien, je t’apprécie, mais je ne peux pas être ton amie». Pourquoi? Parce qu'il n’y a pas de temps. Pas de besoin. Il n’y a pas, pour le moment, plus d’espace dans mon cœur.
On ne peut pas avoir beaucoup d’amis car même le peu d’amis qu’on a, on ne peut pas les «avoir» autant que on aurait aimé. Pour ne pas être malheureux, on apprend la science de «l’économie de l’amitié», science un peut triste et un peu simple qui consiste à amplifier les gestes et les moments passés ensemble, pour compenser les grands déserts de silence et de séparation que sont normales. Comme par exemple, ouvrir les bras et serrer très fort notre ami. Lui dire en face «tu es vraiment un grand ami», et que ce soit vrai. Je ne pense pas à profiter de tous les moments comme si c’étaient les derniers_ puisque cela relève plus de la passion_ mais plutôt à être avec ses amis, dans le peu de moments que l’on a, comme si l'on ne s’était jamais séparé. L’amitié est une condition qui ne peut jamais être exceptionnelle. Elle doit être habituelle, éternelle et prévisible.
C’est impératif de donner de la valeur à un ami, sans forcément qu’il sache. Et être certain qu’il fait pareil, et pense qu’on ne le sait pas. L’amitié vaut plus que la raison, que le bon sens, que l’esprit critique et tout ce que parfois peut justifier la conversation, la prévenance et la trahison. L’amitié doit être quelque chose à part, un endroit où la raison n’a pas toujours sa place. Etre ami de quelqu’un doit être comme avoir une certitude. Dans un monde où les certitudes, de toute évidence, n’y sont pas.
Et quant aux amis de tout le monde qui préconisent «l’amitié libre», comme les hippies avec «l’amour libre», pour eux un ami n'est plus qu'un point utile dans une plateforme de relations. C’est un contact. C’est un capital. Etre ami sans effort, sans sacrifice, c’est comme être ami sans amitié. En amour c’est pareil. Aimer les gens c’est facile. Leur prouver, non. Etre un ami, non plus.
Mais les choses qui valent la peine, ne pourront jamais perdre la peine qu’elles valent...

1 commentaire:

Anonyme a dit…

quel talent !!!!