mardi 26 mai 2009

Fidélités

Oscar Wilde aimait dire qu’il était capable de résister à tout sauf à la tentation. Il n’a jamais dit qu’il y a deux formes de tentation : la première quand on est tenté et la deuxième (plus grave) quand on est tentateur. Il y a des gens qui simplement ne font pas exprès d’être tentateurs. Dans ce cas, on ne peut pas dire que ce n’est pas de notre faute d’être tenté ? On peut ou on ne peut pas ? On ne peut pas, n’est ce pas ?
La seule tentation à laquelle on ne doit pas résister c’est la tentation, parfois immense, d’être fidèle.
Et pourquoi ? Parce qu’elle est si rare qu’il faut pouvoir en profiter.
Non, pour de vrai maintenant, il y a une série d’instructions pour les gens qui trouvent difficile de rester fidèles :

1. N’y pense pas
2. Bon, d’accord, pense à autre chose
3. Pas à ça !
4. Non ! Encore pire !
5. Bon, allez, vas y…
6. Finalement, qu’est ce qu’on s’en fout !

Les gens ne sont pas très fidèles. Et il ne faut pas croire que ce ne sont que les hommes, les infidèles. C’est un cliché qui n’a pas beaucoup de sens. Si les femmes étaient toutes fidèles, avec qui les hommes serait-ils infidèles ? Il y a-t-il une minorité de tentatrices militantes, les destructrices de couples, qui se chargent seules de dévier tous les hommes ? Je ne crois pas.
L’infidélité est en vogue, même si très marginale et presque inavouable, au-delà des clins d’œil complices et des sourires en coin de bouche qui se lancent aux amis qui se méfient.
Alors les gens ont inventé des devises qui déculpabilisent l’infidélité (en tout cas en apparence). Voici les plus connues :

- La devise du « fidèle à moi-même ». On est capable de jurer sa fidélité. Et ce n’est pas un mensonge ! On est fidèle, à soi-même.

- La devise du « compenser » est plus difficile mais plus populaire parmi les gens qui croient avoir de grands principes. C’est basé dans le principe de passer le weekend avec la famille, pour compenser les sorties coquines de la semaine, ou de partir la semaine aux Maldives avec la conjointe pour compenser le weekend au Havre avec la maitresse. Bref, on compense.

- La devise cartésienne. Cela consiste à être fidèle dans l’âme, dans le cœur, et dans tous les endroits qui ne sont pas à portée des bisous. Puisque en ce qui concerne la chair… la chair est faible, ce n’est pas de notre faute, et cela n’a pas d’importance.
La devise cartésienne sépare aussi le « sexe » de « l’amour », genre, « chérie c’est toi que j’aime, c’est avec toi que je fais l’amour et avec Jacqueline c’est technique, ce n’est que du sexe ».
La meilleure réaction de la victime à la maxime cartésienne c’est l’art de l’estocade. Puisque le conjoint dit que seul le corps a péché car le cœur a toujours été fidèle, il suffit de dire « bon c’est très bien », prendre un couteau de cuisine, couper la partie qui intéresse et jeter le corps. Sujet clos.

- La devise du sex appeal. On me dit que celle-ci profite d’une hausse de popularité. Le traitre devient victime, genre « mais Antoine, tu n’es pas une femme, tu ne peux pas comprendre », c’est que parfois on a besoin de s’assurer du fait qu’on est encore séduisante, pour se sentir bien avec celui qui partage notre vie. La devise du sex appeal c’est une espèce de check-up. Ou encore « Antoinette, tu comprends, je n’étais pas bien, j’avais des doutes, tu ne me regardais plus… mais, tu sais, c’était horrible, à chaque fois je ne voyais que ton visage… » Devise un peu naïve mais peut fonctionner.

Et sans contestation il y a plein d’autres devises, plus ou moins acceptables. Maintenant que les gens se marient par l’église et prennent des engagements solennels pour la vie, de ne jamais tromper leurs conjoints (même si les conjoints deviennent péniblement, intolérablement lépreux, ennuyeux ou misérables), les gens devraient savoir affronter les facilités, les difficultés et les doutes de la fidélité.
La prudence et le savoir vivre préconisent que les personnes qui s’aiment sont censées vivre ensemble et rester fidèles l’une à l’autre, parce que le plaisir qu’on prend à être avec quelqu’un d’autre est toujours plus petit que le mal qu’on fait à la personne qu'on aime.
Mais l’amour est peut être une énorme tromperie. On trompe tous les autres et on se trompe soi-même.

dimanche 3 mai 2009

La gestion ou l’ingérence de la jalousie en amour

La jalousie est une passion totalitaire.
Dans les affaires du cœur, bien que la raison soit démocratique, nous sommes tous totalement fascistes. En réalité ce qui convient à la politique, ne nous convient pas en amour. En politique les gens ne peuvent qu’être libres. Mais en amour, non. C’est terriblement agaçant de savoir que l’être aimé est libre et qu’il fait ce dont il a envie de faire_ contrariété inavouable, certes, mais qui ne l’a jamais ressenti ? Ne serait-il pas mieux que l'être aimé soit enfermé, sans aucune possibilité de s’échapper, dans la prison de nos bras ?
Poétique ?
Soyez sincères: entre_ 1 _ l’image de votre amour en train d’aimer et de se faire aimer par quelqu’un d’autre, et vous impuissant, éloigné, sans pouvoir agir et_ 2 _ l’idée de, après l’avoir surpris en flagrant délit, l’étrangler douce et fermement avec une paire de collants, de vos propres mains loyales et justicières… laquelle des deux possibilités vous plait elle le plus ?
Il s’agit d’une des preuves d’amour des plus anciennes au monde, celle de vouloir tuer par amour.
Nous sommes fascistes en amour et il n’y a rien à faire. Ce n’est pas de notre faute. La nature est ainsi faite.
Ceci dit, c'est forcément le contraire de ce qu'on apprend à sentir, à dire et à faire. La jalousie est un sentiment intrinsèque qu’il vaut mieux garder secret. Le statu quo, construit en grande partie par les couples des années 70_ presque tous déjà séparés, divorcés ou infidèles_ nous apprend que la jalousie est un poison, la méfiance est un manque de respect, et le sentiment de possession c'est une forme de mépris par la liberté de l'autre.
Et ceci est sans doute très raisonnable lorsque l’amour n’y est pas. Mais un roman ne survit pas sans danger, sans aventure, sans risque. Alors la jalousie n’est que le principe de l’amour. L’amour commence là où la jalousie naît et si l’amour devient plus fort, la jalousie s’aggrave.
On ne peut pas supporter la liberté, la démocratie hippy, de quelqu’un qu’on désire, qu'on aime sincèrement. Les couples ouverts ou modernes qui vivent d'infidélités, n’auront jamais plus qu’une pathétique relation d'où ils chercheront toujours à fuir. La cause des divorces des années 70 et 80 c’était la confiance. Pour qu’un couple existe, il faut un peu de méfiance.
On ne peut faire confiance à personne. Lorsqu’on aime, vraiment, confier, ne pas souffrir de jalousie, c’est comme si on trouvait l’être aimé incapable, indésirable ou incapable de désirer, indifférent ou incapable d’être différent. Ressentir de la jalousie pour la personne qu’on aime revient à lui dire, d’une façon perverse mais authentique, peut être que tu serais mieux avec quelqu’un d’autre que moi, mais moi sans toi, je ne serais pas bien.
Celui qui est jaloux a peur de perdre. Et celui qui a peur de perdre, de toute évidence, estime ce qu'il possède. Alors être jaloux de quelqu’un ce n’est que lui donner sa juste valeur. Ne pas en avoir c’est mépriser. Les vrais amants sont ceux qui demandent est ce que tu es jaloux ?

« La jalousie est le tyran du royaume de l’amour »
Cervantès

Et comme les fascistes qui ne pouvaient pas faire tout ce qui leur passaient par la tête, exterminer les ouvriers, les noirs, les femmes moches, etcetera; en amour on ne peut pas non plus avouer toute sorte de jalousie. Pas pour une question morale, du genre ce n’est pas bien d’être jaloux. Non. Non. La jalousie de l’être aimé est quelque chose de très beau. C’est l’abnégation du « je », l’antinomique de l’égoïsme.
On ne peut pas avouer la jalousie absurde que nous ressentons parfois, cette espèce de jalousie sans raison d’être, du genre Toi, quand tu m’embrasses, tu es en train de penser à la belle blonde que nous avons croisé ce midi au restau. C’est le type de jalousie qui enlève la crédibilité de la vraie jalousie.
On peut donc se demander quels sont les limites de la jalousie. Comment gérer. Et bien, à travers un instrument maintenant appelé le contrôle_ un anglicisme heureux qui signifie la fiscalisation astucieuse de la personne aimée. En amour, le contrôle est une suave sensation de dominance.
Le couple qui veut continuer à l’être, est le couple qui se méfie réciproquement et qui se contrôle efficacement. Ils se disent secrètement, sans avouer, je trouve que tu es délicieux, véritablement exquis, et je me méfie qu’il doit avoir quelqu’un d’autre que moi qui veuille aussi goûter... alors je surveille.
On ne peut pas contrôler excessivement parce que l’expérience démontre que qui se convainc d'être emprisonné, décide, pour des raisons aussi absurdes qu'elles soient, de fuir. C’est la nature humaine.
Le contrôle ne peut pas être ouvert_ ce doit être secret. Si la jalousie est le fascisme de l’amour, alors disons que le contrôle est l’OVRA (organisation de vigilance et répression de l’antifascisme), alias la redoutable police secrète de Mussolini. Je dis bien secrète. Cela fonctionne avec des informateurs habillés en gabardine au col relevé, des appels téléphoniques anonymes… Il faut beaucoup aimer quelqu’un pour dédier du temps et de l’attention à son contrôle efficace. Avec autant d’agents subversifs partout, il est de plus en plus difficile d’ouvrer avec la OVRA.
:)
La mentalité responsable n’admet pas le contrôle. Le considère comme un abus de liberté d’autrui. Bien sûr! Mais en amour la liberté est un grand danger. Quand on aime quelqu’un, l’idée de le rendre libre c’est de la torture. On arrive à se demander pourquoi tout le monde n’est pas amoureux de cette personne (est ce que les autres font semblant ?). Et surtout on se demande pourquoi cette personne merveilleuse est amoureuse de nous. Et parce que ces vérités nous paraissent si évidentes, on a envie d’interdire l’être aimé de toute forme de liberté, de le priver de tout contact humain, de le libérer du mal, du bien et du comme-ci comme-ça, de ne pas lui laisser de choix.
:)
Oui, tout ceci n'est qu'un immense n'importe quoi. Mais en amour, la vraie liberté n’est pas celle de la raison. C’est la liberté de suivre ce dont le cœur nous dit. Et en amour, le cœur, vieux grognon intransigeant, hyperbolique et méfiant, nous dit: Possède ! Emprisonne ! Contrôle !
Et nous devons prétendre que ce n’est pas ainsi, pas aussi exacerbé, bien entendu. Tout comme on ne peut pas avouer la jalousie infâme, on ne peut pas empêcher la méfiance et la jalousie pour l’être aimé. Même lorsqu’il n’y a pas de raison pour suspecter, il vaut toujours mieux prévoir que guérir, mieux empêcher que découvrir.
Et peut être que l’attitude politiquement correcte à avoir en amour est de se dire, à soi-même uniquement, Bon, toi, fais ce que tu veux, mais si je t’attrape avec un(e) autre, je te tue. Ceci dit avec un profond ton de mélange de sarcasme et de froideur.
Comme disait Regnard, « Il faut dans la vie, assaisonner l’amour d’un peu de jalousie ».