jeudi 26 février 2009

Dors bien, moi aussi

Il y a un secret pour paraître plus jeune: dormir. C’est un secret qu’on découvre un peu trop tard mais c’est vrai : le temps qu’on passe à dormir ne compte pas. On ne vieillit que lorsqu’on est éveillé. Quand on dort, on éteint le taximètre métabolique.
Mon vieil oncle qui remarquait combien j’aimais dormir étant plus jeune, me disait qu’un individu qui dormait huit heures par jour arrivait à 60 ans et avait passé 20 ans à dormir. Moi, à l’époque, j’étais impressionnée et j’ai donc essayé de dormir moins (quand on est jeune, vivre beaucoup semble une excellente idée). Aujourd’hui, je sais qu’un individu de 60 ans qui a passé un tiers de sa vie à dormir n’a que 40 ans.
Pendant le sommeil, on n’apprend rien, on n’évolue pas. Heureusement, on ne mûrit pas. Ce n’est pas en dormant qu’on apprend à affronter la vie de façon adulte, responsable. On reste enfant en dormant. Et c'est très bien.
Que fait-on durant les longues heures de sommeil? Chacun a sa théorie. Il y a ceux qui accordent beaucoup d’importance aux rêves. Mais j’en ai déjà abordé ce sujet et je crois que les rêves ne sont que le théâtre de notre imagination. L’importance du sommeil a toute une autre source. Quelque chose de formidable. Ce que l’on fait de formidable en dormant c'est rien, zéro, nada, nothing, niente. Et voici un autre secret: la méthode pour faire beaucoup de choses en même temps, c’est de passer la moitié de la journée à ne rien faire. Strictement rien. On travaille beaucoup, on s’amuse terriblement et ensuite on fait un intervalle de douze heures. Et ça marche! Si la vie c’est deux jours, c’est plutôt bien de passer un des deux à dormir. Non?

Le problème c’est qu’on ne dort pas suffisamment. Il suffit de regarder les yeux cernés autour de nous pour faire ce constat. Nous sommes une espèce noctambule et à la fois nous avons des horaires très matinaux. Les gens qui se lèvent tard souffrent de discrimination sociale (car « les lève-tôt », les cernés, les parents ou les oncles et tantes âgés, les sérieux, les tristounets, les fascistes prennent un malin plaisir à critiquer). Les boulangers programment la cuisson du pain pour que ce soit bien frais à 7 heures du matin. Stalinistes. A 13h de l’après-midi, les baguettes sont mortes et enterrées tellement elles sont raides. Le même survient quasiment partout dans le commerce. Les meilleurs légumes sont mis en vente tôt le matin. Les supermarchés sont livrés à 6 heures du matin. A l’ouverture matinale, tous les rayons sont prêts: le pain, les légumes, les vêtements rangés, même les gels douche ont l’air plus parfumé. Le réassort de l’après-midi n’est que le reste, le surplus, l’excédent de ce qui a été reçu le matin et mis en chambre froide en attendant. L’après-midi il n’y a plus de fraîcheur. Tout est choisi, mal rangé, tombé par terre, épuisé. Combien de fois on entend dire « si vous étiez venu plus tôt… ».
Les espagnols et les grecs sont plus civilisés dans le genre. Puisque ils font la sieste de l’après-midi, cela les aident à affronter le reste de la journée et de la nuit avec une forme de complétion. Ils font la pause en milieu de journée et reprennent la vie après. Quelle bonne idée. Nous, en contrepartie, passons la journée à dormir réveillés, ce qui a l’inconvénient de durer toute la journée. Et comme nous passons la journée à dormir debout, nous pensons que nous allons nous coucher tôt, mais cela finit par ne pas se faire parce que si on ne fait pas quelque chose dans la soirée, on a cette horrible impression de n’avoir rien fait du tout de la journée… et le réveil du matin est très pénible. Vous me suivez ?
Presque plus personne dort ce dont elle aimerait dormir. Parfois Paris le matin me fait penser à un vieux remake de la saga des zombies, « Le jour des morts-vivants ». Au lieu de boire du sang, on prend du café. Les gens qui travaillent dans des endroits recevant du public sont encore plus mauvais. Ils devraient dormir plus pour être plus agréables. Certains devraient même dormir pour toujours.
Pour que le monde avance avec gaieté, on devrait interdire fermement tout évènement avant onze heures du matin. Seules les activités qui demandent des horaires matinaux pourraient être autorisées (comme la cuisson du pain).
Même si les boulangers, les poissonniers, les commerçants voulaient commencer leur journée très tôt, ils seraient dissuadés parce qu’ils font toujours du bruit et qu’ils réveillent les gens qui dorment. Aussi, le coq de mon voisin devrait être abattu, si possible lentement, avec la même cruauté que la bestiole s’égosille pour me réveiller tous les dimanches.
Mais la réalité est une autre. Les « lève-tard » sont ostracisés par notre société. Les banques ferment. La poste aussi. Plus de restaurant qui sert encore après quatorze heures, surtout en province. Lors d’un weekend dans la Loire, un ami me conseillait d’avoir faim de bonne heure parce qu’après les restaurants fermaient. Mais mon estomac ne se réveillait pas et on a fini par déguster quelques sandwiches plastifiés achetés par chance dans une épicerie du coin encore ouverte. Oui parce qu'il ne faut pas exagérer non plus!
Le monde est une prison ultra sécurisée avec horaires rigides. Les seules fois où les « lève-tard » peuvent avoir leur conscience tranquille c’est pendant les grèves des transports, ce qui emmène toutes les autorités, la patronale inclue, à faciliter les horaires.
Ce n’est pas juste. En France on parle de tous les droits, on manifeste pour tout et pour rien, mais on ne parle jamais du droit sacré de dormir. On remet en cause les 35 heures hebdomadaires et tout le monde sait que cela ne coûte rien de travailler 35 heures par semaine, mais on n’a jamais vu les syndicats se battre pour la défense de la nuit de 10 heures. Je lance le défi aux cégétistes et tous leurs camarades, aux gouvernants français et à tous les patrons d’entreprise. Si tout le monde dormait bien (coucher seulement ne compte pas), la France serait plus productive, plus heureuse, plus saine, plus jeune et caetera.

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